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L’édition numérique, une génération enragée ?

Par Les Éditions de Londres, samedi 25 février 2012 dans Actualités

Aux Editions de Londres nous sommes des optimistes. Nous croyons que, grâce à l’émergence des nouveaux acteurs numériques, nous sommes à la veille d’une renaissance littéraire. Ce qui nous frappe, en ces temps encore précoces de transformation, ce sont le foisonnement et la diversité. Des auteurs nouveaux, qui valent la peine d’être connus et lus, nous ne pourrions évidemment pas, nous n’aurions pas la prétention de vouloir les citer tous, d’abord parce que nous sommes avant tout des lecteurs, et non pas des critiques littéraires, et que contrairement à ces derniers, qui ont leurs tables réservées en terre germanopratine, nous ne possèdons pas la science infuse pas plus que nous n’avons l’exhaustivité du savoir. C’est donc sans aucune cohérence que nous citerons : Le Waldganger de Jeff Balek, chez NumerikLivres, série d’aventures de SF post-apocalyptiques, l’un des plus gros succès du numérique francophone, Visions secondes de Laurent Margantin chez Publie.net, superbe recueil d’une trentaine de textes dont certains sont des perles rares, du travail d’alchimiste, mais aussi Le doigt de l’historienne de Ray Parnac, très joli recueil de nouvelles bien cruelles dans l’Angleterre contemporaine, ou encore Suite 2806 d’Anita Berchenko, dont on peut deviner aisément le sujet. Et rien qu’en citant ces quatre ouvrages, très injustement pour les autres, on a déjà : le retour d’un genre "pulp", le retour de l’expérimentation littéraire, d’un vrai travail sur les mots, sur la langue, le retour d’un genre impossible à faire publier chez les germanopratins, la nouvelle, et le livre "true rape" qui colle à l’actualité.

Ce qui participe de ce foisonnement et cette diversité, c’est aussi Génération enragée de Jiminy Panoz chez Studio Walrus. Nous parlerons évidemment des autres, dans les semaines, les mois qui viennent. Si nous commençons par "Génération enragée", c’est aussi parce que cet ouvrage, déjà téléchargé bien plus de dix sept mille fois, symbolise assez le cri de révolte d’une génération face à l’autre, et ce cri pourrait ainsi s’appliquer à celui des éditeurs numériques face au monde corseté de l’édition traditionnelle. Car, et nous sommes bien conscients de généraliser, donc d’exagérer (il y a des éditeurs traditionnels qui font encore leur travail bon an mal an...), si l’édition numérique nous rappelle une sorte de Big Bang, l’édition traditionnelle nous évoque l’entropie, ce réductionnisme qui pousse à vendre toujours plus de la même chose à un public de plus en plus restreint, afin que tout ce petit monde des "Happy Few" se rassurent en lisant et voyant tous les mêmes choses, une pensée unique gentiment ramenée à son petit narcissisme littéraire. Une réalité qu’il y a déjà bien longtemps, Léo Ferré résumait ainsi dans Il n’y a plus rien... (laquelle n’est pas une chanson sur l’état des lieux de l’édition traditionnelle) :" Vous faîtes mentir les miroirs Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes Cravatés, envisonnées, Empapaoutés de morgue et d’ennui...". Bon, ce n’est pas de ça dont nous parle Jimini Panoz, ce dont il nous parle, c’est ce qui est évident pour toute personne qui n’a pas passé les vingt cinq dernières années sur Mars, mais dont nous tolérons tous lâchement la réalité : les moins de trente cinq ans sont une "génération baisée".

Ce texte nous a d’autant plus interpellés que nous avions déjà été fort surpris par une certaine mollesse du texte d’Hessel, "Indignez vous !", sur lequel nous avions écrit un billet. Ce texte, plus virulent, plus vrai, plus authentique, et également moins policé de caractère, nous a paru plus réel, et nous avons eu envie d’en parler. Ce qui nous a surpris, c’est cette fraîcheur, cette énergie, et une certaine naïveté bafouée. A peu près à l’opposé des commentaires qualifiant le texte de violent. Si vous voulez du pamphlet violent au passage, nous vous conseillons la lecture de La Belle France.

Quand on compare la virulence de "Génération enragée" à la violence sociale actuelle, la stigmatisation systématique de ceux qui ne rentrent pas dans le rang ou dans la norme, on se dit : c’est fou comme toute critique de la France est devenue taboue dans notre petit monde autoflagellé, comme il est mal de dire la vérité d’une façon mesurée comme le fait Panoz ; quand on déverse sur le jobard moyen les ordures quotidiennes de la violence verbale, de la pourriture des shows de téléréalité, la violence sanglante et sexuelle de la télévision, qui on l’espère, anesthésieront sa conscience civique et son esprit critique, en feront un soumis au vote par défaut, à la peur du lendemain, un accroc à tout ce qui brille et qu’il ne peut s’offrir.

Ce que nous raconte Panoz, c’est une oppression totale mais différente. Le contrôle des populations ne se fait plus pas la troupe, ou l’enseignement public, ou encore par la destruction des quartiers paupérisés et l’éviction des pauvres bien loin des demeures rupines. Non, il se fait par la peur et la marchandisation de toute chose (même l’amour et l’amitié), mais aussi par une superbe gestion de l’emploi devenue denrée rare, sans la possession de laquelle on est en état d’ostracisation sociale, évacué de la Cité malgré soi. Comme le rappelle Panoz, même les stages de caissière s’obtiennent par copinage. Ce qu’il dénonce, c’est un système absurde et suicidaire, puisqu’il nous conduit tout droit vers l’explosion sociale, un système où la classe possédante se débarrasse de sa mauvaise conscience en accusant les jeunes d’égoïsme, en leur jetant à la figure leur soi-disant liberté, tandis que certains sont à l’oeuvre, à construire un monde nouveau, un "Brave New World" où la soumission complète et totale s’obtient par la combinaison d’une fausse liberté de parole que l’on noit sous les shows pour jeunes, la musique de prisunic, la bien-pensance en comprimés (un peu comme la voix du "Prisonnier" qui se perd dans la musique du Village), et par la fausse égalité scolaire et la pénurie d’emplois permanente et normale, qui subtilement permet de reconstruire sur des bases nouvelles une société de classes encore plus insupportable qu’avant puisqu’elle est niée et sans espoir.

Ce que ne fait pas Panoz, c’est de comparer avec d’autres époques passées. Nous avons tout de suite pensé à la fin de la dynastie Ching, un des meilleurs exemples de déni de réalité, de société de classes entérinées dans le statut du mandarinat, une époque où rien ne va, où tout se fige, et où les forces sociales réagissent en se recroquevillant toujours plus sur les symboles illusoires de ce qui n’est plus. Tout ceci se termina très mal, et en plusieurs étapes : la colonisation par les puissances étrangères, la guerre civile avec la révolte des Taïping, la guerre contre les Japonais, et puis la révolution maoïste, pas vraiment une partie de plaisir non plus. Ne vous inquiétez pas, la comparaison est abusive, on a voulu vous faire peur, bien s’assurer que vous ne croyez pas tout ce que vous lisez. "Génération enragée" ne fait pas ce genre de comparaison, et c’est tant mieux. C’est à découvrir, c’est un pamphlet vrai et honnête qui parle de notre société, à lire, avec les autres ouvrages que l’on vous conseillait en haut.

L’édition numérique, ça foisonne, ça pullule, c’est avec la diffusion accélérée des idées enfin libérées que viendront le changement et la renaissance littéraire.

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Le droit d’auteur 2012, ou le métayage littéraire

Par Les Éditions de Londres, samedi 18 février 2012 dans Actualités

Comprendre une loi, c’est comprendre l’intention du législateur. Et l’intention du législateur, c’est avant tout le respect de l’intérêt public, sinon, le principe de l’état de Droit est bafoué. Et on commence à utiliser les lois comme on le fait de nos jours, c’est-à-dire, comme l’instrument qui sert à perpétuer le pouvoir de plus en plus illégitime que les puissants exercent sur les moins forts. Nous notons deux comportements de plus en plus communs : les lois qui servent à opprimer ceux qui ne détiennent pas le pouvoir ; les lois qui servent à maximiser la puissance économique des déjà puissants. Cela,que nous portions des peaux de bêtes, ou des costumes anthracite italiens, c’est le début de la tyrannie, et le retour à la barbarie. Un des domaines priviligiés de manifestation de ces usages injustes, en contradiction avec l’intention originale du législateur, c’est le problème de la privatisation de la sphère publique.

Alors, hier, nous eûmes droit à un nouvel épisode de cette lente privatisation du domaine public dont nous sommes les consentantes victimes. On pourrait appeler cela "Tempête dans l’édition numérique", nous voulons évidemment parler de la passe d’armes Gallimard- Publie.net. Il est clair que les petites crises twiterriennes ont du bon, puisque nous pûmes assister en live à la naissance d’une boule de neige médiatique à origine twittesque. En effet, que ce soit la lettre envoyée par Gallimard à François Bon, le supporter de Newcastle qui se fait arrêter parce qu’il a réécrit "Saint James’" sur le mur car il refuse que l’on retire "Saint James’ Park" à l’entrée du stade, ou encore Amazon qui retire sans prévenir une oeuvre de George Orwell pour des raisons de droits d’auteur, ou ces entreprises pharmaceutiques géantes qui attaquent les fabriquants de génériques, nous en revenons toujours au même problème : qu’est-ce que le domaine public ? Qu’est-ce que le bien public ?

Pourquoi tant d’énergie déployée par les Gouvernements, les organisations internationales, et les entreprises privées pour priver le public de la gratuité, ou de la modicité du prix, ou tout simplement priver d’un objet ou d’une oeuvre ? D’ailleurs dans le cas de cette traduction du "Vieil homme et la mer" par François Bon, que la traduction (que nous aimerions lire, parce que nous aimons Hemingway, et l’Aiguillon sur mer) soit bonne, bof, mauvaise ou exceptionnelle, nous n’en savons rien puisque nous n’avons légalement plus accès à cette oeuvre. Nous en sommes privés. Or, la traduction nouvelle d’un chef d’oeuvre est une oeuvre, qui peut briller par son originalité, nous permettre de redécouvrir un auteur, ou nous emmener vers des terrains oniriques nouveaux. Et puis j’aime bien la couverture du bouquin traduit par F. Bon... Si demain on me disait que je ne peux plus lire Poe traduit par Baudelaire, Faust traduit par de Nerval, Chandler traduit par Vian, on m’aurait volé, on m’aurait dérobé des oeuvres vitales. D’ailleurs, je ne suis pas aussi raisonable que François Bon, je ne gueulerais pas sur Twitter, je prendrais probablement les armes, une fois la Manche traversée, naturellement. parce qu’aux Editions de Londres nous avons des principes, comme ne pas prendre les armes dans un pays oû la police est désarmée.

Pour en revenir au droit d’auteur, il est sûr que cette histoire énerve. Quand les méga entreprises se font des procès injustes sur le terrain des brevets, utilisant ainsi sans la moindre honte les tribunaux comme les instruments d’une stratégie commerciale, on se dit : le principe est honteux, mais ils ont tous du fric, qu’ils se battent entre eux. On a tort, mais c’est comme ça. En revanche, quand on utilise la loi pour mener à bien sa stratégie de sapage, de démoralisation, d’appauvrissement du petit, c’est plus irritant.

Pourtant, les groupes puissants ici ne sont pas des majors, ce sont de grosses PME germanopratines qui ont même droit par décision publique à leurs noms de rue. Mais comme tous les cacochymes qui s’accrochent à leur fortune, les Harpagon, les Bartholdo qui ne veulent pas céder leur place et leur magot, ils finissent par vouloir aussi coucher avec leur Rosine. Et, comme nous avons beaucoup étudié la psychologie des riches et des puissants, nous pouvons vous le dire : le riche/puissant ne veut pas toujours plus parce qu’il est fou, non, il veut plus parce que tous lui cèdent. Les Figaro ont beau leur expliquer que cela n’est pas bien de désirer une chair aussi fraiche quand on a du mal à se rappeler où on a laissé son verre d’eau, ils soutiennent mordicus que tout est à eux, et désespérément, plutôt que de tirer leur révérence, ils... Vous connaissez la suite. Alors, cette réalité bien humaine, et bien mesquine, on en trouve des exemples partout, toutes ces enteprises où le soi-disant tassement de la pyramide des âges allait par miracle créer des emplois par milliers, petit papa Noël quand tu descendras du ciel...Ou encore, nos super journalistes Trotskystes de 68 qui ronronnent maintenant dans le luxe ou la contemplation des images du monde qui passe en attendant de mourir, activité tout aussi stimulante mais moins dangereuse pour leur matricule.

Et puis, on a aussi l’exemple des gros éditeurs qui s’attaquent aux initiatives individuelles des petits éditeurs numériques. Pourtant, ils ne devraient pas être aussi naïfs, ils savent eux que le droit d’auteur n’a rien à voir avec la promotion de la création, avec la promotion du vivant artistique sur le mort, et ils savent (car ils ont non seulement des avocats, mais des conseillers en communication) que s’attaquer au petit, en France, ça passe moyen. Mais ils ont leur bon droit pour eux. Ils ont une mission de protection littéraire du patrimoine, j’ai trouvé le nom : de bohême, ils sont devenus mécènes, et de mécènes gardiens de musée.

Et c’est là que revient Figaro, et Bartholdo, et évidemment notre grand ami Beaumarchais, parce qu’aux Editions de Londres, nous ne faisons pas commerce des morts, nous essayons bon an mal an de les faire revivre. Et Beaumarchais est un mort pas comme les autres. Quand il créa la Société des Auteurs, il avait une intention claire : défendre les auteurs, les protéger, leur permettre de vivre de leur plume à une époque où ils étaient censurés, attaqués, et ne récoltaient pas assez pour vivre. Mais au fond, son intention, son but, c’était tout simplement de favoriser la création en en libérant les principaux acteurs.

C’est cette intention que nos amis de la grosse PME avec son nom de rue avec plaque ont un peu oublié. Au prétexte de le défendre, le droit d’auteur est abusé, manipulé, bafoué, avec des résultats qui nous emmenent tout droit dans la section égyptienne du Musée du Louvre. Or, nous ne voulons pas être momifiés, c’est une envie de vieux qui a tout, pas de jeune qui veut changer le monde par la littérature. Alors, ce droit d’auteur qui permet de priver le public de traductions modernisées, qui empêche la numérisation de la littérature par peur de perdre des sous sur un objet culturel maintenant le privilège d’une petite société, qui interdit l’expérimentation, le collage littéraire, qui transforme le marché littéraire en un juke box permanent, tout cela, nous n’en voulons pas. La création artistique ou littéraire a besoin d’espace pour s’exprimer, pas de crever de faim sans respect comme des métayers. Nous ne voulons pas du nouveau métayage littéraire.

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