Les attentats qui ont fait le 13 Novembre 130 morts et 352 blessés constituent le plus grave acte de terrorisme de l’histoire de France. En 48 heures, on a déjà beaucoup dit. Reprenons les thèmes principaux :

-  C’est de la barbarie
-  C’était prévisible
-  Il y a eu des failles dans le renseignement
-  C’est la faute des Belges
-  Il faut l’Unité Nationale
-  Ce n’est pas la faute des musulmans
-  On ne peut pas déjouer tous les attentats terroristes (4 depuis l’été)
-  L’Etat Islamique est responsable
-  Nous sommes en guerre
-  Cela aurait pu encore être pire (les kamikazes du Stade de France ont carrément raté leur coup et le quartier de Pigalle était probablement sur la liste)
-  Le but de l’E.I. est de punir la France, mais aussi de combattre le “grayzone”, cette zone de vivre ensemble entre les musulmans des pays chrétiens ou occidentaux et les “indigènes”. En fait l’E.I. ne veut pas d’intégration, et la France avec sa laïcité représente tout ce qu’ils abhorrent.

Maintenant, il faut agir. Mais pour agir, il ne faut pas multiplier les observations, les vérités, les contre-vérités, il faut apprendre à voir l’essentiel. Et l’essentiel, c’est que les 129 morts, on ne les doit pas exclusivement à l’E.I. retranché à Raqqa, ni aux djihadistes français. Ce sont deux discours qui ont tendance à s’enfermer dans leur propre logique. Et cette fausse logique tue. Tant que cette logique est acceptée, les attentats se multiplieront et on comptera les morts. Car pour tout embrasement, il faut un comburant et un combustible.

Le comburant

Le comburant, c’est évidemment la situation au Proche et Moyen-Orient. Les Occidentaux ont besoin de pétrole, ils soutiennent donc des monarchies tyranniques qui représentent tout ce que nous haïssons. Ces gens qui décapitent les innocents et coupent les mains des voleurs sont aussi les plus grands financiers des pires idéologies au monde, le wahhabisme et le salafisme. Plus on leur achète leur pétrole, plus on les accueille dans nos palaces, plus ils reversent des fonds aux terroristes qui nous haïssent, lesquels ont maintenant les moyens de nous assassiner.

A cela, il faut ajouter la situation d’Israël, explosive depuis vingt ans, depuis que les jeunes musulmans d’Europe s’identifient aux Palestiniens. Israël est soutenu par les Américains depuis 1967 car il leur faut un allié au Proche-orient. Israël est aussi soutenu par les Européens pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec l’héritage de la Shoah.

Enfin, il y a la situation de l’Iran, vu par les Etats-Unis comme leur ennemi juré depuis quarante ans. Comme l’Iran est également l’ennemi juré d’Israël et des monarchies pétrolières, on a une dynamique triangulaire, qui sans aucun doute représente la source numéro un de conflits internationaux depuis quarante ans. L’intervention néocon des Américains en 2003 ne peut se comprendre que par le prisme de cette dynamique triangulaire.

Cette intervention fut le déclencheur d’une série d’évènements gravissimes : la chute de Saddam Hussain, le chaos en Irak, la contagion en Syrie, la montée spectaculaire de l’Etat Islamique. Par son culte de la mort, sa haine des païens, des handicapés, des juifs, de l’art, ses exécutions video, ses exécutions de masse, son viol systématique des femmes, son financement, sa maîtrise militaire, l’Etat Islamique présente beaucoup de points communs avec le régime nazi. Depuis dix-huit mois, son existence n’est pas seulement une insulte à l’entendement, à l’humanité, à la logique, son existence est inacceptable. De même que les exactions nazies et japonaises ont pu faire douter de l’humanité, ont évoqué à certains l’arrivée de l’Antéchrist, l’existence de l’E.I. est un affront quotidien à ce qu’il y a de beau dans l’histoire humaine. Comme dirait Caton, “L’E.I doit être détruit.”

Le problème de la politique étrangère occidentale, c’est qu’on intervient quand on devrait faire de la diplomatie, et on ne fait rien quand on devrait éradiquer l’ennemi. On a voulu renverser Khadafi, Saddam Hussain, on n’a pas voulu traiter avec l’Iran, on veut renverser Assad, mais on tolère l’existence de ces gens.

Que d’erreurs commises depuis dix-huit mois :

-  L’obsession sur Assad : Assad et l’E.I, c’est un peu comme Staline et Hitler en 1942. Entre deux maux, on doit choisir le moindre. Le ni ni fait très bien dans les dîners mais est ineffectif en politique étrangère. La realpolitik détruite depuis 20 ans par la propagande de bons sentiments véhiculés par les médias doit resurgir. Assad n’est pas l’ennemi. En tous cas, pas pour le moment.

-  Les frappes aériennes : voici un des meilleurs exemples de mediapolitik, ou la realpolitik transformée par les médias. Faisons la guerre, mais gentiment. Du coup, on ne fait pas la guerre du tout. La guerre devient une suite sans queue ni tête d’effets d’annonce visant à calmer la bonne conscience des populations occidentales dérangées par le massacre des innocents Yazidis au petit déjeuner.

-  L’illusion sur les intentions de l’E.I. : contrairement à Al Qaeda, l’E.I. tue près de chez eux. Pas chez nous. Illusion : comme avec Hitler, si on le laisse envahir la Pologne, il nous laissera tranquilles. Faux : tous les cultes de la mort et toutes les forces qui se réclament du Mal ont le même comportement. Les stratèges de l’E.I. sont millénaristes : ils portent leur nihilisme païen plus haut que tout. Leur projet de civilisation, c’est l’anéantissement.

-  La réaction à l’intervention de Poutine : Les chancelleries occidentales, menées par les Etats-Unis, sont tellement fâchées avec Poutine, qu’elles ont tout fait pour s’opposer à la seule stratégie jusqu’à present cohérente. Et pourtant, oui, Poutine est un dictateur, mais les faits ne mentent pas. D’abord, il ne bombarde pas de façon chirurgicale. Il bombarde à la russe, sans nuances et sans égards pour les commentaires des médias. Ensuite, il s’attaque en priorité aux rebelles modérés parce qu’il suit une logique militaire. Son premier objectif : réduire la pression sur l’armée d’Assad. Il sait que les rebelles modérés de par leur position géographique empêchent les troupes d’Assad d’avancer et que cette fragilité fait le jeu de l’E.I. Après deux mois de bombardements, les Russes ont vraiment changé la donne, et les choses ne vont plus si bien pour l’E.I, maintenant pris en tenailles entre les Kurdes soutenus par les Américains et les forces d’Assad soutenues par les Russes. La Realpolitik n’est pas un exercice de morale. Elle fixe des objectifs et elle s’y tient, par tous les moyens.

-  L’Iran : depuis des années, on refuse d’avouer l’inavouable. Les fondamentalistes sunnites (wahhabites, salafistes…) sont en guerre contre les Chrétiens, mais aussi les Alaouites, les Druzes et les Chiites, tous vus par ces dérangés comme des impies qui méritent la mort. L’Iran a un rôle essentiel à jouer. Il faut un engagement stratégique du monde chiite de façon à contenir les sunnites extrémistes (ceux du Golfe avec leurs affiliés). Les Russes, traditionnels alliés de l’axe chiite-alaouite, ont choisi leur camp. L’Ouest n’a pas à s’aligner, mais il doit raffiner son jeu d’alliances. S’il est impossible de se fâcher pour de bon avec les monarchies pétrolières, la diplomatie iranienne est essentielle.

Le combustible

Oui, la situation internationale est pour beaucoup dans les attentats. Mais à la base des attentats, il y a aussi une situation intérieure qu’il ne faudrait pas occulter. L’Etat d’urgence et l’union nationale ne la feront pas disparaître. Pourtant, il faut comprendre François Hollande. Son obsession depuis 10 mois, c’est l’unité du pays et la cohésion sociale. Il est donc plus sûr après les attentats de diriger l’action vers l’extérieur en considérant les opérations intérieures comme des volets d’une réponse multiformes à une menace extérieure. On crée un nouveau discours, qui n’est pas faux, mais qui est incomplet. Les terroristes français deviennent des agents de l’étranger, les mosquées qu’il faut fermer sont tenues par des imams qui promeuvent une idéologie étrangère. Les nouveaux effectifs pour la sécurité intérieure sont créés à cause de la menace d’attentats.

Et pourtant, il y a plus. A la base, il y a 40 ans de politique d’intégration qui n’a pas fonctionné comme elle aurait dû.

- L’Islam doit trouver sa place dans une société laîque

On parle beaucoup des manifestations du 11 Janvier, belles, émouvantes. On parle peu de ceux qui n’y étaient pas. Il n’est pas facile d’en parler. Les commentateurs sont partagés entre deux camps idéologiques : il y a ceux qui nient l’identité religieuse, et refusent de voir que l’appartenance communautaire est également une ligne de lecture de la société française ; et il y a ceux qui considèrent que tous les musulmans sont suspects et qu’ils ne seront jamais comme les autres. Le point commun entre ces deux camps, c’est que la réalité des faits ne les intéresse pas. Ce n’est pas un débat, c’est une joute de certitudes.

Si la grande majorité des musulmans fut répugnée par les évènements de Charlie-Hebdo, ils furent peu nombreux à manifester le 11 janvier. Pour de multiples raisons. Mais l’une d’entre elles, c’est le désaccord entre la position laïque française (pas de problème avec le blasphème), et la position de beaucoup des musulmans vis-à-vis du blasphème. Pour ceux qui ont la foi, c’est dur à digérer. Pour les autres, c’est une forme de racisme hypocrite qu’on leur demande en plus de légitimer.

Cette fois-ci, face à l’horreur et au nombre de victimes, il y a unanimité au sein de la population française. C’est le bon moment pour reparler de la place de l’Islam en France. La laïcité est inscrite dans la loi. Elle n’est pas négociable. Dans l’ombre, derrière les belles déclarations, on a trop voulu la négocier. On a abandonné des femmes, des familles, des quartiers entiers aux religieux et aux criminels. C’est une faillite de la République. Les banlieues et les quartiers sont la France. Si certains ne se sentent pas comme tels, c’est qu’on les y a encouragés.

- Comprendre le terrorisme en France, c’est étudier la délinquance

La plupart des Français impliqués dans des actes de terrorisme sont des délinquants. Leur parcours commence par la cité : l’impossibilité d’avoir une vie en dehors d’un monde à la périphérie, les démélés avec la police (qui les arrête), avec la justice (qui les condamne), et le système carcéral (dont ils ne font souvent qu’une brève expérience). Rejetés par une société qui ne veut pas d’eux, une économie poussive qui n’offre pas de travail, un Etat qui leur propose des stages-jeunes, ils n’ont souvent le choix qu’entre la charité et la délinquance. Et la délinquance devient une école de la haine.

A la base du terrorisme “local”, il n’y a pas que les commanditaires de Daech, pas que les réseaux sociaux, il y aussi la haine, la haine totale contre la société, ses institutions, mais aussi les petits vieux, les profs, les femmes, la police, les jeunes bien nés avec leurs manières polies, tous ceux qui ne font pas partie de leur monde. Pour ces délinquants qui se "radicalisent", de par l’idéologie prétexte qui la fomente, cristallise leur soif de violence.

On l’a bien vu à l’occasion des 109 perquisitions et 23 arrestations dans la nuit du dimanche au lundi. Il existe une zone poreuse où l’on bascule du banditisme au terrorisme, où le terroriste reçoit de l’aide de délinquants notoires. Plus qu’un embrigadement idéologique, pour ces individus, le terrorisme est le stade ultime de la haine contre les autres.

La soi-disant "radicalisation", c’est avant tout l’opportunité d’une justification d’une envie pscyhopathe de violence. Grâce au meurtre des innocents, on abandonne les errements d’une existence dénuée de sens, et on part en feu d’artifice. C’est un suicide médiatisé, la chance de se croire juste en massacrant les autres. Nous sommes dams les extrêmes de la psychose, plus du tout dans le soi-disant extrémisme religieux.

- A court terme, pas de solution qui ne passe par un meilleur fonctionnement du système de justice

On ne peut pas continuer à laisser des psychopathes en liberté. On ne peut pas non plus laisser perdurer un système qui prend des bourreaux comme des victimes. En les excusant, en les laissant en liberté, le système de justice contribue à leur cheminement de la névrose à la psychose.

A la base de toute cohésion sociale, il faut la loi et le respect de la loi. On ne peut pas condamner les gens à des peines carcérales (décision de justice) et ne pas les envoyer en prison (pour des raisons de compassion, de budgets ou de peur de contamination carcérale). Faire ça, c’est entasser des hommes dans des prisons vêtustes (parce qu’on refuse la réalité et qu’on n’en construit pas de nouvelles), entretenir la majorité de la population dans cette idée qu’”on les arrête puis qu’on les relâche aussitôt”, payer des fonctionnaires de police pour arrêter inlassablement les mêmes individus, et insulter les victimes.

C’est un système complètement absurde. Il est injuste, parce qu’il se ne respecte pas les décisions de justice, et a fortiori se moque de la loi, il est coûteux (effectifs, vols, assurances, délits…), il est une insulte à toutes les familles qui veulent s’intégrer en France et doivent vivre au quotidien l’impunité des délinquants qui font la loi dans leurs micro-quartiers. Ne pas admettre ça, c’est refuser de parler de la réalité, c’est refuser d’expliquer la croissance ininterrompue des crimes et délits en France (quand au cours de la même période, les chiffres de la criminalité baissent au Royaume-Uni et aux Etats-Unis).

A court et moyen terme, transformer le modèle économico-social

A l’origine de tous ces problèmes, il y a le système économique. Un système économique fondé sur le tout-Etat est antinomique avec l’intégration.

- Il n’existe pas d’intégration à long terme sans intégration économique. Une famille récemment immigrée a besoin de travail, pas d’allocations chômage, d’écoles sûres pour ses enfants, pas d’allocations familiales, au début elle a peut être besoin d’ouvrir un commerce ou de travailler dans le commerce familial, pas de charges sociales prohibitives, qu’on la laisse entreprendre, pas qu’on lui dise combien d’heures travailler, elle a besoin de quartiers policés, pas de rues sombres où les filles ne peuvent pas sortir en sécurité, elle a besoin de vivre en ville, pas dans les cités. Tant qu’une grande révolution fiscale et légale n’aura pas libéré les forces vives de la société, on continuera à s’endetter, s’appauvrir, monter les gens contre les autres, se déchirer en débats futiles. Et la haine de certains ne sera pas contenue.

L’espoir existe. L’espoir, c’est que les choses sont claires. Il faudra vingt ans, une génération, pour transformer le pays. Le genre d’efforts qui ne s’intéresse pas aux enjeux électoraux. Les volets militaire et policier ne sont que deux aspects du problème complexe qui se présente, et que nous pouvons résoudre.

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