Il y a deux semaines, nous étions au festival Étonnants voyageurs. C’était la deuxième participation des Éditions de Londres. Alors, nous avons fait un peu moins de conférences, plus de films et de documentaires, et puis surtout nous nous sommes intéressés à un thème en particulier, un thème pourtant éculé au possible, tellement il est devenu dominant dans la littérature tous azimuts, de genre, ou la littérature générale. Ce thème éculé, c’est l’Amérique.

Et pourtant, même sur un thème qui peut sembler un peu vidé de sa substance, le festival Etonnants voyageurs a réussi à nous surprendre, à nous débarrasser de notre look blasé, grâce auquel on reconnaît les Parisiens, les actuels, comme les rares anciens, les apostats qui comme nous ont abandonné la ville mythique, sans manifester le moindre remords ni éprouver de regrets, ce qui d’ailleurs confirme à ceux qui nous connaissent que nous sommes moins apostats que franchement dérangés.

Alors, nous avons rencontré beaucoup de monde, Bertrand Tavernier, David Simon, Ben Fountain, Teju Cole… Mais ce n’est pas tellement de ça que nous voulons parler, pas de ça, ni de la ville de Saint-Malo, ni du temps pourri ce week-end là, et pas plus des mini-séries dont David Simon (The Wire) est le scénariste et que nous avons découvertes : The corner, Generation Kill, Treme

Non, ce qui nous a vraiment frappés et fait réfléchir, c’est la relation au langage qui distingue les intervenants français des américains. Bon, d’accord, ceux d’outre-atlantique, écrivains ou scénaristes, avaient l’opportunité de monopoliser l’attention, puisqu’ils parlaient deux fois, une première fois en anglais, et une deuxième, par l’intermédiaire de leur traductrice. Mais cela n’est pas suffisant. Ma théorie, ou plutôt, mon hypothèse, c’est que le langage bloqué des intervenants parisiens (pas tous !), fait de propos convenus, de formules ampoulées, de bribes de phrases, ou phrases toutes faites, appelées à la suite d’autres phrases convenues et sur entendues, est un contraste vivant avec les propos finalement décontractés, réfléchis, et simples des intervenants américains.

D’un côté, l’incantation, la récitation de pensées surgelées toutes faites, de choses dites et redites, comme dans un discours religieux (c’est-à-dire un dogmatisme ritualisé) finalement ; de l’autre, un discours descriptif, des phrases simples, des réponses mesurées, une attention portée à l’autre et à sa question, un langage qui commence par l’écoute de l’autre et qui se risque à exister indépendamment d’un corpus de phrases toutes faites. Un langage créatif.

D’où la question, n’existe-t-il pas une corrélation entre un langage créatif et une littérature créative ? Et répéter les mêmes choses, jusqu’à l’ennui, n’est-ce pas peu propice à une littérature inventive, pionnière, créative ?

Et nous voyons un lien entre cette façon germanopratine de parler, constante répétition du déjà-dit sur n’importe quel sujet : Amérique, Europe, argent, matérialisme, racisme, économie, exception culturelle, domination culturelle, minorités opprimées…, et la pauvreté historique du paysage littéraire français, qui soit imite, soit traduit, soit répète les mêmes inepties nombrilistes, autofictions, langage stérilisé par trente ans de Nouveau Roman, de Structuralisme, de Diktats universitaires, de mythe de l’écrivain maudit qui rêve d’écrire comme James Joyce avec le background philosophique de Derrida, tout en passant chez Ardisson , avec la panoplie de « euh… », la coupe de cheveux adéquate, et les variations dans le ton, l’accent, le déguisement, mais dont finalement la répétition jusqu’à la nausée de ce qu’il faut dire permet d’appartenir à la tribu de ceux qui font la littérature : éditeurs, écrivains établis, journalistes littéraires, la confrérie de ceux qui coulent avec le paquebot Littérature en tendant les bras vers la rive gauche, sans comprendre ce qu’il leur arrive.

La fraîcheur des mots, le manque de jugement a priori, la modestie dans le propos, la curieuse habitude de chercher à répondre à une question en apportant du sens et une opinion personnelle, tout ce qu’ont manifesté les intervenants américains et certains français américanophiles comme Tavernier sont le signe le plus manifeste d’une réalité, observée un peu comme avec un raisonnement par l’absurde en mathématiques ; ils forment un contraste étonnant avec la montagne de mots convenus sous laquelle se débattent leurs faire-valoir hexagonaux.

Plus que jamais, le réveil littéraire ne se fera pas par l’imitation, mais par la libération, la prise de risque, et le déboulonnement des vieilles icônes omniscientes. Appelons encore une fois de nos veux un nouveau monde éditorial sur la terre de France.

© 2013- Les Éditions de Londres