Aux Editions de Londres nous sommes des optimistes. Nous croyons que, grâce à l’émergence des nouveaux acteurs numériques, nous sommes à la veille d’une renaissance littéraire. Ce qui nous frappe, en ces temps encore précoces de transformation, ce sont le foisonnement et la diversité. Des auteurs nouveaux, qui valent la peine d’être connus et lus, nous ne pourrions évidemment pas, nous n’aurions pas la prétention de vouloir les citer tous, d’abord parce que nous sommes avant tout des lecteurs, et non pas des critiques littéraires, et que contrairement à ces derniers, qui ont leurs tables réservées en terre germanopratine, nous ne possèdons pas la science infuse pas plus que nous n’avons l’exhaustivité du savoir. C’est donc sans aucune cohérence que nous citerons : Le Waldganger de Jeff Balek, chez NumerikLivres, série d’aventures de SF post-apocalyptiques, l’un des plus gros succès du numérique francophone, Visions secondes de Laurent Margantin chez Publie.net, superbe recueil d’une trentaine de textes dont certains sont des perles rares, du travail d’alchimiste, mais aussi Le doigt de l’historienne de Ray Parnac, très joli recueil de nouvelles bien cruelles dans l’Angleterre contemporaine, ou encore Suite 2806 d’Anita Berchenko, dont on peut deviner aisément le sujet. Et rien qu’en citant ces quatre ouvrages, très injustement pour les autres, on a déjà : le retour d’un genre "pulp", le retour de l’expérimentation littéraire, d’un vrai travail sur les mots, sur la langue, le retour d’un genre impossible à faire publier chez les germanopratins, la nouvelle, et le livre "true rape" qui colle à l’actualité.

Ce qui participe de ce foisonnement et cette diversité, c’est aussi Génération enragée de Jiminy Panoz chez Studio Walrus. Nous parlerons évidemment des autres, dans les semaines, les mois qui viennent. Si nous commençons par "Génération enragée", c’est aussi parce que cet ouvrage, déjà téléchargé bien plus de dix sept mille fois, symbolise assez le cri de révolte d’une génération face à l’autre, et ce cri pourrait ainsi s’appliquer à celui des éditeurs numériques face au monde corseté de l’édition traditionnelle. Car, et nous sommes bien conscients de généraliser, donc d’exagérer (il y a des éditeurs traditionnels qui font encore leur travail bon an mal an...), si l’édition numérique nous rappelle une sorte de Big Bang, l’édition traditionnelle nous évoque l’entropie, ce réductionnisme qui pousse à vendre toujours plus de la même chose à un public de plus en plus restreint, afin que tout ce petit monde des "Happy Few" se rassurent en lisant et voyant tous les mêmes choses, une pensée unique gentiment ramenée à son petit narcissisme littéraire. Une réalité qu’il y a déjà bien longtemps, Léo Ferré résumait ainsi dans Il n’y a plus rien... (laquelle n’est pas une chanson sur l’état des lieux de l’édition traditionnelle) :" Vous faîtes mentir les miroirs Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes Cravatés, envisonnées, Empapaoutés de morgue et d’ennui...". Bon, ce n’est pas de ça dont nous parle Jimini Panoz, ce dont il nous parle, c’est ce qui est évident pour toute personne qui n’a pas passé les vingt cinq dernières années sur Mars, mais dont nous tolérons tous lâchement la réalité : les moins de trente cinq ans sont une "génération baisée".

Ce texte nous a d’autant plus interpellés que nous avions déjà été fort surpris par une certaine mollesse du texte d’Hessel, "Indignez vous !", sur lequel nous avions écrit un billet. Ce texte, plus virulent, plus vrai, plus authentique, et également moins policé de caractère, nous a paru plus réel, et nous avons eu envie d’en parler. Ce qui nous a surpris, c’est cette fraîcheur, cette énergie, et une certaine naïveté bafouée. A peu près à l’opposé des commentaires qualifiant le texte de violent. Si vous voulez du pamphlet violent au passage, nous vous conseillons la lecture de La Belle France.

Quand on compare la virulence de "Génération enragée" à la violence sociale actuelle, la stigmatisation systématique de ceux qui ne rentrent pas dans le rang ou dans la norme, on se dit : c’est fou comme toute critique de la France est devenue taboue dans notre petit monde autoflagellé, comme il est mal de dire la vérité d’une façon mesurée comme le fait Panoz ; quand on déverse sur le jobard moyen les ordures quotidiennes de la violence verbale, de la pourriture des shows de téléréalité, la violence sanglante et sexuelle de la télévision, qui on l’espère, anesthésieront sa conscience civique et son esprit critique, en feront un soumis au vote par défaut, à la peur du lendemain, un accroc à tout ce qui brille et qu’il ne peut s’offrir.

Ce que nous raconte Panoz, c’est une oppression totale mais différente. Le contrôle des populations ne se fait plus pas la troupe, ou l’enseignement public, ou encore par la destruction des quartiers paupérisés et l’éviction des pauvres bien loin des demeures rupines. Non, il se fait par la peur et la marchandisation de toute chose (même l’amour et l’amitié), mais aussi par une superbe gestion de l’emploi devenue denrée rare, sans la possession de laquelle on est en état d’ostracisation sociale, évacué de la Cité malgré soi. Comme le rappelle Panoz, même les stages de caissière s’obtiennent par copinage. Ce qu’il dénonce, c’est un système absurde et suicidaire, puisqu’il nous conduit tout droit vers l’explosion sociale, un système où la classe possédante se débarrasse de sa mauvaise conscience en accusant les jeunes d’égoïsme, en leur jetant à la figure leur soi-disant liberté, tandis que certains sont à l’oeuvre, à construire un monde nouveau, un "Brave New World" où la soumission complète et totale s’obtient par la combinaison d’une fausse liberté de parole que l’on noit sous les shows pour jeunes, la musique de prisunic, la bien-pensance en comprimés (un peu comme la voix du "Prisonnier" qui se perd dans la musique du Village), et par la fausse égalité scolaire et la pénurie d’emplois permanente et normale, qui subtilement permet de reconstruire sur des bases nouvelles une société de classes encore plus insupportable qu’avant puisqu’elle est niée et sans espoir.

Ce que ne fait pas Panoz, c’est de comparer avec d’autres époques passées. Nous avons tout de suite pensé à la fin de la dynastie Ching, un des meilleurs exemples de déni de réalité, de société de classes entérinées dans le statut du mandarinat, une époque où rien ne va, où tout se fige, et où les forces sociales réagissent en se recroquevillant toujours plus sur les symboles illusoires de ce qui n’est plus. Tout ceci se termina très mal, et en plusieurs étapes : la colonisation par les puissances étrangères, la guerre civile avec la révolte des Taïping, la guerre contre les Japonais, et puis la révolution maoïste, pas vraiment une partie de plaisir non plus. Ne vous inquiétez pas, la comparaison est abusive, on a voulu vous faire peur, bien s’assurer que vous ne croyez pas tout ce que vous lisez. "Génération enragée" ne fait pas ce genre de comparaison, et c’est tant mieux. C’est à découvrir, c’est un pamphlet vrai et honnête qui parle de notre société, à lire, avec les autres ouvrages que l’on vous conseillait en haut.

L’édition numérique, ça foisonne, ça pullule, c’est avec la diffusion accélérée des idées enfin libérées que viendront le changement et la renaissance littéraire.