Les évènements inouïs qui viennent d’ensanglanter Paris et la région parisienne ont tellement été commentés depuis quelques jours que tous les Français et ceux qui s’intéressent à la France commencent déjà à avoir une gueule de bois « informative ». L’horreur, le côté irréel, inacceptable, de ces attentats et assassinats nous ont tous touché jusqu’à la fibre. Dix-sept victimes, trois terroristes, quatre-vingt huit mille policiers et militaires mobilisés pendant trois jours, une overdose historique d’infos en continu. On a parlé d’un « onze Septembre » français mais c’est quelque chose de bien différent qui s’est produit. Le onze Septembre 2001 a surpris les Américains et le monde entier. Le sept janvier n’aurait pas dû surprendre les Français.

Si les forces de l’ordre, les unités d’élite de la police et de la gendarmerie ont géré la situation avec le professionnalisme et la bravoure qu’on leur connaît, les services de renseignement ne sont pas exempts de tout reproche. Bien sûr, toute personne censée accepte l’idée que le risque zéro n’existe pas. Cela s’appelle le réalisme. Bien sûr, la défaillance des services de renseignement qui relâchent leur vigilance sur ces trois individus de façon à se concentrer sur des cibles plus probables est compréhensible. Pourtant, si ceux-là sont des cibles moins prioritaires, au vu de leur parcours, la solution est peut être plus de surveillance. C’est le nombre des cibles à risque qui doit définir les moyens et pas les volontés d’économies budgétaires. Le relâchement de la surveillance des bureaux de Charlie-Hebdo est beaucoup moins facile à saisir. La combinaison de tous ces relâchements est coupable. A qui la faute ? Le Gouvernement ? La hiérarchie à la tête des services de renseignement ? L’intérieur ? La justice ? L’arsenal actuel de lois anti-terroristes ? Nous n’en savons rien. Et ce n’est pas l’objet de cet article.

Nous voulons parler d’un autre coupable de la tuerie sanglante qui vient de traumatiser la France. Un coupable qui n’est pas mort, mais dont nous souhaitons la fin, douce ou violente. Il s’agit de la parole politiquement correcte qui paralyse la France depuis une trentaine d’années.

Depuis beaucoup trop longtemps, notre pays se démarque par son incapacité à produire des débats constructifs. Le débat en France est un exercice de joute oratoire où chacun se cantonne sur ses positions, son lexique, et sa famille morale. Depuis bien trop longtemps, il y a deux familles de valeurs et de pensées, autour desquelles tout discours est immédiatement ramené. Un mot vous positionne aussitôt sur l’une des deux cases d’où il devient impossible de sortir. Pour la première de ces familles, la gauche bien pensante, qui définit la parole politiquement correcte (il ne faut surtout pas parler de pensée politiquement correcte, puisque la parole figée interdit justement la pensée créatrice, laquelle s’épanouit dans le débat, et non dans ces exercices oratoires fictionnels qui polluent les écrans de télévision), le monde est simple : l’ennemi absolu c’est l’extrême-droite. L’extrême-droite sous toutes ses formes est une nouvelle incarnation du Fascisme, donc du Mal. Les manifestations du Mal n’émanant pas de l’extrême-droite sont toujours explicables par un discours rationnel (il y a des raisons…), ou occultées (on n’en parle pas), ou manipulées (au fond, c’est un peu l’extrême-droite). Exemples : l’immigration n’est pas un problème, et si c’en est un, en parler c’est faire le jeu de l’extrême-droite ; la délinquance n’a aucun lien avec l’immigration, le drapeau français est un symbole compliqué (pas si grave si on le siffle puisqu’il est récupéré par le FN), les musulmans sont des français laïques identiques aux autres ; ceux qui refusent la tradition séculaire, c’est qu’ils ne savent pas, ou alors ils sont les produits d’une discrimination, ou leur foi religieuse est peut être un héritage culturel dont l’assimilation nous débarrassera ; il n’y a pas de problèmes entre les homosexuels et les musulmans, pas de problèmes entre les juifs et les musulmans (s’il y en a, c’est la faute d’Israël), pas de différence culturelle dans le comportement vis-à-vis des femmes ; l’une des rares concessions, c’est que dans les tristes « cités » les choses se passent mal (pour les femmes, les homosexuels, les juifs etc.) mais c’est dû à des conditions socio-économiques particulières ou alors c’est la faute des policiers, lesquels ont une tendance à soutenir l’extrême-droite. Je sais, je vais vite.

Pour l’extrême-droite, et une bonne partie des gens qui adhèrent totalement ou partiellement à leurs idées, la vision du monde hexagonal est à peu près à l’opposé : la France depuis quarante ans, ce n’est plus la France ; quand on n’est pas blanc ou alors qu’on est musulman, juif, etc. on n’est pas vraiment Français ; la délinquance, c’est la faute des étrangers ; et le terrorisme est bien la preuve qu’il existe une cinquième colonne en France. Et tout ça, c’est la faute de la gauche bien-pensante. Je vais encore plus vite : ces arguments sont bien connus, rebattus depuis des dizaines d’années, et sont moins subtils que ceux de la gauche bien-pensante. Et puis on ne peut pas dire que le discours de l’extrême-droite tombe dans la catégorie de la parole politiquement correcte. C’est plutôt sur la négation absolue du discours de l’extrême-droite que s’est créée la parole politiquement correcte française, ce qui en dit beaucoup sur la virulence de notre extrême-droite.

Le problème, le voici : quand on passe trente ans à affiner, perfectionner, raffiner un corpus sémantique qui devient le principal tropisme moral et moralisateur, on finit par ne plus penser, par ne plus débattre, et ce qui commença comme une volonté louable de lutter de façon préventive ou réactive contre des comportements arbitraires, discriminatoires, ou outranciers, se transforme en une idéologie paralysante, qui prend la forme d’un déni de réalité, et se termine par de l’aveuglement. Or l’aveuglement ne permet pas d’affronter des défis nouveaux, produits d’une évolution sociale rapide, avec le jugement et le réalisme nécessaires.

La parole politiquement correcte finit par se tourner aussi contre les « victimes » que l’on est censé protéger. Quand on refuse toute statistique ethnique par exemple, on ne peut pas voir le pourcentage de crimes et délits commis par groupe socio-culturel, la proportion d’incarcérés par origine, par religion, le taux de chômage, d’intégration, d’accès au logement etc. Et le résultat, c’est que la parole politiquement correcte se transforme en racisme bien-pensant. Un racisme très différent de celui auquel on est habitué, que l’on pourrait définir comme une condescendance racialement motivée dont les effets sur les populations qui en sont victimes ne sont pas négligeables. Oui, beaucoup de jeunes « issus de quartiers difficiles » n’aiment pas les policiers, ni les journalistes, ni les juifs, et méprisent les femmes et les homosexuels, mais allez leur demander ce qu’ils pensent des « bobos » bienveillants…

La parole politiquement correcte est responsable de la mort du débat éclairé, lequel permet le réalisme, le pragmatisme, la décision mûrement réfléchie et adaptée à la situation présente et l’anticipation du futur. La parole politiquement correcte ne limite pas le bruit, le déluge de mots, de paroles, de bons sentiments, mais elle paralyse l’action. Aujourd’hui, la parole politiquement correcte tue.

Pendant le débat sur le « mariage pour tous », la parole politiquement correcte interdit de parler (et donc de comprendre) l’hostilité de nombreux musulmans envers le mariage pour tous. Pour le politiquement correct, les musulmans, ça va à condition qu’ils se cantonnent au rôle de victimes, ou au rôle élargi de « musulmans ». Mais sortir de ce rôle équivaut non pas à la damnation médiatique comme pour l’extrême-droite, mais à l’abandon dans la corbeille des rédactions. Alors, on ne parle pas de l’identité des auteurs des agressions contre des homosexuels, on ne parle pas des musulmans présents aux « manifs pour tous ». Avec l’affaire Dieudonné, on ne veut pas parler des raisons qui poussent tant de jeunes de banlieue à se reconnaître dans une stupide quenelle. Avec Ivan Halimi, avec l’affaire Merah, on ne veut pas nommer l’antisémitisme le plus dur, celui des banlieues françaises, on ne parle pas de l’explosion des candidats à l’immigration vers Israël. Et quand, avant Noël, des attaques graves se produisent à Nantes, à Dijon etc. on insiste sur le fait qu’il s’agit de déséquilibrés, et non pas que ces actes sont commis au nom de l’Islam. Du coup, on a un policier en tout et pour tout pour protéger Charlie Hebdo, alors que la tête de Stéphane Charbonnier est mise à prix. Et même quand on parle, on ne fait rien. Car si parler « hors cadre » est dur à avaler pour sa famille morale, agir en fonction de la parole prononcée revient à avaliser la parole prononcée et à remettre en cause l’édifice sagement bâti avec les années. Et à se couper de sa famille morale et bienveillante.

Arrivent les évènements du sept au neuf Janvier. A la suite de ce drame affreux, on a encore les mêmes oppositions : la gauche bien-pensante considère que quelques bonnes manifestations, de par leur force incantatoire, vont tous nous réconcilier les uns avec les autres (je ne nie pas l’importance de ces manifestations, mais elles ne sont pas la solution aux problèmes posés), la droite dure veut s’en prendre aux musulmans, leur retirer leur nationalité dans leurs rêves les plus fous, et le Gouvernement proposera plus de lois, de policiers, de troupes, en attendant que l’émotion retombe. Non.

On voit bien que la connerie n’est pas morte. Quand des groupes de pression communautaires ou certains groupes de gauche se focalisent sur la question « Le FN doit-il être invité à la manifestation d’unité ? » ou répètent en boucle « pas d’amalgames », comme si les Français étaient tous des abrutis qui vont condamner tous les musulmans à cause des actes de quelques uns, on sent encore un frémissement inquiétant de la parole politiquement correcte. Ces groupes sont peut être plus « gentils » que le FN, mais leur comportement contribue à renforcer l’idée chez les sympathisants du FN qu’ils sont totalement coupés de la réalité. Et chez les terroristes en herbe l’idée que ce sont vraiment des imbéciles qui méritent le sort qu’ils leur réservent. Il est urgent de se débarrasser de cette langue de bois angéliste et paralysante qui s’agite dans une sorte d’univers parallèle à la réalité. Une langue de bois criminelle qui permet la montée croissante des extrémismes, lesquels créent leur propre langue de bois, haineuse, incendiaire, et populaire.

Ce n’est pas avec la parole politiquement correcte que l’on règle de graves problèmes de société. On les règle en les attaquant sans idée préconçue, sans grille de lecture, en écoutant, et surtout en n’ayant pas peur d’agir. Pour agir, il faut comprendre ; pour comprendre, il faut voir et écouter. Pour libérer le jugement cohérent et le courage d’affronter la réalité, il faut oser enterrer un coupable : la parole politiquement correcte. Souhaitons-lui un bon voyage dans l’Au-Delà.

© 2015- Marcaurèle