Comprendre une loi, c’est comprendre l’intention du législateur. Et l’intention du législateur, c’est avant tout le respect de l’intérêt public, sinon, le principe de l’état de Droit est bafoué. Et on commence à utiliser les lois comme on le fait de nos jours, c’est-à-dire, comme l’instrument qui sert à perpétuer le pouvoir de plus en plus illégitime que les puissants exercent sur les moins forts. Nous notons deux comportements de plus en plus communs : les lois qui servent à opprimer ceux qui ne détiennent pas le pouvoir ; les lois qui servent à maximiser la puissance économique des déjà puissants. Cela,que nous portions des peaux de bêtes, ou des costumes anthracite italiens, c’est le début de la tyrannie, et le retour à la barbarie. Un des domaines priviligiés de manifestation de ces usages injustes, en contradiction avec l’intention originale du législateur, c’est le problème de la privatisation de la sphère publique.

Alors, hier, nous eûmes droit à un nouvel épisode de cette lente privatisation du domaine public dont nous sommes les consentantes victimes. On pourrait appeler cela "Tempête dans l’édition numérique", nous voulons évidemment parler de la passe d’armes Gallimard- Publie.net. Il est clair que les petites crises twiterriennes ont du bon, puisque nous pûmes assister en live à la naissance d’une boule de neige médiatique à origine twittesque. En effet, que ce soit la lettre envoyée par Gallimard à François Bon, le supporter de Newcastle qui se fait arrêter parce qu’il a réécrit "Saint James’" sur le mur car il refuse que l’on retire "Saint James’ Park" à l’entrée du stade, ou encore Amazon qui retire sans prévenir une oeuvre de George Orwell pour des raisons de droits d’auteur, ou ces entreprises pharmaceutiques géantes qui attaquent les fabriquants de génériques, nous en revenons toujours au même problème : qu’est-ce que le domaine public ? Qu’est-ce que le bien public ?

Pourquoi tant d’énergie déployée par les Gouvernements, les organisations internationales, et les entreprises privées pour priver le public de la gratuité, ou de la modicité du prix, ou tout simplement priver d’un objet ou d’une oeuvre ? D’ailleurs dans le cas de cette traduction du "Vieil homme et la mer" par François Bon, que la traduction (que nous aimerions lire, parce que nous aimons Hemingway, et l’Aiguillon sur mer) soit bonne, bof, mauvaise ou exceptionnelle, nous n’en savons rien puisque nous n’avons légalement plus accès à cette oeuvre. Nous en sommes privés. Or, la traduction nouvelle d’un chef d’oeuvre est une oeuvre, qui peut briller par son originalité, nous permettre de redécouvrir un auteur, ou nous emmener vers des terrains oniriques nouveaux. Et puis j’aime bien la couverture du bouquin traduit par F. Bon... Si demain on me disait que je ne peux plus lire Poe traduit par Baudelaire, Faust traduit par de Nerval, Chandler traduit par Vian, on m’aurait volé, on m’aurait dérobé des oeuvres vitales. D’ailleurs, je ne suis pas aussi raisonable que François Bon, je ne gueulerais pas sur Twitter, je prendrais probablement les armes, une fois la Manche traversée, naturellement. parce qu’aux Editions de Londres nous avons des principes, comme ne pas prendre les armes dans un pays oû la police est désarmée.

Pour en revenir au droit d’auteur, il est sûr que cette histoire énerve. Quand les méga entreprises se font des procès injustes sur le terrain des brevets, utilisant ainsi sans la moindre honte les tribunaux comme les instruments d’une stratégie commerciale, on se dit : le principe est honteux, mais ils ont tous du fric, qu’ils se battent entre eux. On a tort, mais c’est comme ça. En revanche, quand on utilise la loi pour mener à bien sa stratégie de sapage, de démoralisation, d’appauvrissement du petit, c’est plus irritant.

Pourtant, les groupes puissants ici ne sont pas des majors, ce sont de grosses PME germanopratines qui ont même droit par décision publique à leurs noms de rue. Mais comme tous les cacochymes qui s’accrochent à leur fortune, les Harpagon, les Bartholdo qui ne veulent pas céder leur place et leur magot, ils finissent par vouloir aussi coucher avec leur Rosine. Et, comme nous avons beaucoup étudié la psychologie des riches et des puissants, nous pouvons vous le dire : le riche/puissant ne veut pas toujours plus parce qu’il est fou, non, il veut plus parce que tous lui cèdent. Les Figaro ont beau leur expliquer que cela n’est pas bien de désirer une chair aussi fraiche quand on a du mal à se rappeler où on a laissé son verre d’eau, ils soutiennent mordicus que tout est à eux, et désespérément, plutôt que de tirer leur révérence, ils... Vous connaissez la suite. Alors, cette réalité bien humaine, et bien mesquine, on en trouve des exemples partout, toutes ces enteprises où le soi-disant tassement de la pyramide des âges allait par miracle créer des emplois par milliers, petit papa Noël quand tu descendras du ciel...Ou encore, nos super journalistes Trotskystes de 68 qui ronronnent maintenant dans le luxe ou la contemplation des images du monde qui passe en attendant de mourir, activité tout aussi stimulante mais moins dangereuse pour leur matricule.

Et puis, on a aussi l’exemple des gros éditeurs qui s’attaquent aux initiatives individuelles des petits éditeurs numériques. Pourtant, ils ne devraient pas être aussi naïfs, ils savent eux que le droit d’auteur n’a rien à voir avec la promotion de la création, avec la promotion du vivant artistique sur le mort, et ils savent (car ils ont non seulement des avocats, mais des conseillers en communication) que s’attaquer au petit, en France, ça passe moyen. Mais ils ont leur bon droit pour eux. Ils ont une mission de protection littéraire du patrimoine, j’ai trouvé le nom : de bohême, ils sont devenus mécènes, et de mécènes gardiens de musée.

Et c’est là que revient Figaro, et Bartholdo, et évidemment notre grand ami Beaumarchais, parce qu’aux Editions de Londres, nous ne faisons pas commerce des morts, nous essayons bon an mal an de les faire revivre. Et Beaumarchais est un mort pas comme les autres. Quand il créa la Société des Auteurs, il avait une intention claire : défendre les auteurs, les protéger, leur permettre de vivre de leur plume à une époque où ils étaient censurés, attaqués, et ne récoltaient pas assez pour vivre. Mais au fond, son intention, son but, c’était tout simplement de favoriser la création en en libérant les principaux acteurs.

C’est cette intention que nos amis de la grosse PME avec son nom de rue avec plaque ont un peu oublié. Au prétexte de le défendre, le droit d’auteur est abusé, manipulé, bafoué, avec des résultats qui nous emmenent tout droit dans la section égyptienne du Musée du Louvre. Or, nous ne voulons pas être momifiés, c’est une envie de vieux qui a tout, pas de jeune qui veut changer le monde par la littérature. Alors, ce droit d’auteur qui permet de priver le public de traductions modernisées, qui empêche la numérisation de la littérature par peur de perdre des sous sur un objet culturel maintenant le privilège d’une petite société, qui interdit l’expérimentation, le collage littéraire, qui transforme le marché littéraire en un juke box permanent, tout cela, nous n’en voulons pas. La création artistique ou littéraire a besoin d’espace pour s’exprimer, pas de crever de faim sans respect comme des métayers. Nous ne voulons pas du nouveau métayage littéraire.