Au Royaume-Uni, on en parle depuis un an et demi, en Écosse depuis vingt-cinq ans, au Québec et en Catalogne depuis six mois, et en France depuis deux semaines. Il s’agit du référendum sur l’indépendance écossaise. La question posée était simple : « L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant ? » La réponse fut claire : 55% dirent non, et 45% oui. Sur trente-deux « circonscriptions », quatre seulement votèrent « oui », Glasgow, Dundee plus deux autres. Le contraste entre la ville principale, Glasgow, qui vote oui à 54% et Edimbourg, qui vote non à plus de 60%, est étonnant, et illustre bien l’une des multiples fractures qui sous-tendent l’histoire de l’Écosse. Fractures dont personne d’ailleurs ne parla pendant la campagne, en France parce qu’on les ignore et qu’elles ne correspondent pas à la vision romantique d’une Écosse que l’on souhaiterait indépendante vis-à-vis d’une Angleterre que les Français adorent détester, ou alors en Angleterre et en Écosse, parce que l’on n’a pas envie d’en parler. Mais ces fractures (claniques, géographiques, religieuses, socio-économiques) font partie de l’histoire de l’Écosse, et expliquent ses velléités d’indépendance comme ses difficultés à l’obtenir.

Mais plutôt que de s’attarder sur l’histoire de l’Écosse depuis Robert the Bruce, l’Union de 1707, le début du processus de dévolution en 1999, regardons les enseignements que l’on peut tirer de ce scrutin.

Le référendum est la suite logique du processus engagé par Tony Blair en 1999

Tony Blair reste l’un des anciens Premiers Ministres les moins aimés en Grande-Bretagne, contrairement à l’image plutôt positive qu’en ont les Français. Mais les Écossais lui doivent la dévolution commencée en 1999 qui permit la réouverture du Parlement Écossais et l’attribution de certaines responsabilités au Gouvernement Écossais : santé, éducation…A l’époque, les Travaillistes virent dans la dévolution l’opportunité de bloquer le SNP (parti indépendantiste écossais) qui commençait son ascension depuis les années 80. Le résultat, c’est comme le signalait « The Economist » dès 1999, le début d’un chemin conduisant à l’indépendance ; puis en 2007, le SNP arrive au pouvoir, et annonce son référendum pour 2014.

Alex Salmond a perdu son pari

Au cours des six derniers mois, on a beaucoup spéculé sur la stratégie de Salmond (probablement le politicien britannique le plus brillant de cette décennie) : est-ce un premier essai ? Il a dit que s’il perdait, il ne recommencerait pas avant une génération. Savait-il qu’il perdrait et le référendum était une tactique de négociation pour accélérer la dévolution ? Si c’était le cas, il a gagné. Pensait-il vraiment gagner ? Sa démission tend peut être à indiquer qu’il s’agit de la troisième option. S’il pensait gagner, il a selon nous commis une erreur. Après avoir tenté la fibre patriotique, le son de cloche émotionnel, il a décidé de se lancer dans le tout- économique. Et pendant les six derniers mois, au lieu de marteler sa vision politique de l’Écosse, il a passé son temps à s’enferrer dans des débats sur a) La rente pétrolière, b) La monnaie (épisode de l’euro, puis de la livre sterling), c) Le paiement de la dette et la part de la dette écossaise dans la dette britannique. L’erreur, c’est de ne pas avoir assez fait rêver. Il fallait parler non pas d’une nouvelle économie, ou d’une meilleure opportunité économique, mais bien offrir à l’Écosse un projet de société. Un projet politique radicalement différent du projet britannique, dominé par les considérations de l’Angleterre du Sud-Est et des Midlands. Un projet social-démocrate et atlantiste, qui correspond bien à la nature de l’Écosse, ouverte sur le monde, proche historiquement des États-Unis, et à la fois sociale-libérale, un peu comme les petits pays du nord-ouest de l’Europe, partisans de la mondialisation, de l’économie de marché, mais à la fois très attentifs aux problématiques de l’environnement et aux besoins d’une société plus égalitaire : Pays-Bas, Danemark, Norvège…

Alex Salmond a gagné

Il avait gagné avant le référendum. Qu’il perde ou non le référendum, il avait gagné. Suite à ce fameux sondage du Sunday Times, le seul sondage qui donna le « oui » victorieux (à 51%), les trois partis de Westminster ont paniqué, ont réalisé que l’Écosse pourrait bien devenir indépendante (il semble a posteriori bien clair qu’ils n’y avaient jamais cru jusqu’à l’apparition de ce sondage), et ont fait une déclaration commune offrant à l’Écosse une « devo max », c’est-à-dire plus de dévolution, ce qui inclut notamment des pouvoirs fiscaux, projetant l’Écosse dans une situation d’autonomie assez similaire à un État des États-Unis.

Le référendum a marqué le retour de Gordon Brown

Que fera t-il de ce retour ? Nous n’en savons rien. Ce qui est sûr, c’est qu’il est l’autre politicien britannique avec une vraie stature (avec Alex Salmond). Quand Alistair Darling, le « leader » de la campagne « Better together », s’enferrait dès le deuxième débat avec Salmond (après avoir assez bien réussi son premier, soyons justes), quand Clegg faisait du Clegg, c’est-à-dire des bonnes intentions sans gravitas, que Miliband zozotait et que Cameron pleurnichait, Gordon Brown, libéré des contraintes du pouvoir et de la fonction de Premier Ministre, était tout simplement remarquable. D’accord, ce n’est pas un bon débatteur, d’où probablement le choix d’envoyer le pauvre Darling au fourneau, mais c’est un orateur exceptionnel : il est intelligent, éloquent, et surtout il semble honnête. Le Royaume-Uni, s’il est resté pour le moment uni, le doit en partie à Gordon Brown.

Cameron est comme à son habitude dans une situation impossible

Voici en gros ce qui se passe : Cameron a promis le « devo max » à l’Écosse plutôt que de perdre l’Écosse. Maintenant, la droite du parti Tory est furieuse. On lui reproche d’avoir cédé beaucoup trop sous la pression. Les Tories de son aile droite découvrent que le non l’a emporté assez largement, et n’auraient aucun problème de conscience à revenir sur la promesse de Cameron (et des deux autres chefs de parti, puisqu’il s’agit d’une déclaration commune). Donc, encore une fois, afin de faire face à la rébellion qui couve, Cameron a eu l’idée géniale de chercher à lier sa promesse avec une autre promesse, laquelle vient de sortir de son chapeau, celle de commencer un processus de dévolution sur l’Angleterre (le fameux problème de la « West Lothian question », ie pourquoi des MPs écossais peuvent-ils voter à Westminster sur des sujets purement anglais, mais que les MPs anglais ne peuvent pas voter sur des sujets purement écossais, puisque ces sujets sont traités au Parlement écossais par des MSPs, députés du Parlement écossais). Là-dessus, c’est la ruée, et cela ne fait que commencer. Miliband évite le sujet de la dévolution anglaise et explique justement que les deux sujets ne sont pas du tout liés. Quant à Alex Salmond, deux jours après avoir démissionné, il est au front pour expliquer que Westminster revient déjà sur ses promesses.

Les référendums, ce n’est pas terminé

Ce dont la presse britannique n’a jamais parlé, mais dont elle finira par parler, c’est du lien futur entre un potentiel nouveau gouvernement tory et un deuxième référendum écossais. Voilà, c’est dit. On vous en fait le pari. On saura après les prochaines élections britanniques si un deuxième référendum écossais se profile à l’horizon. Parlons d’abord des options : le UKIP rafle pas mal de députés. Le parti Tory se déchire sur une alliance possible. Ils finissent par former une alliance Tories-UKIP, et là c’est la révolution. Le UKIP ne rafle pas tant de MPs que ça. Dans ce cas, si le parti Tory est le parti majoritaire, ils chercheront peut être à rallier certains MPs UKIP pour voir s’ils peuvent former une majorité. Ils ne feront sûrement pas de nouvelle alliance avec les Lib Dems, parce que la moitié des MPs Tory et Lib Dems attraperait la jaunisse. S’ils ne peuvent pas former de majorité, le risque c’est que le Labour forme une alliance avec les Lib Dems. Si aucun parti n’arrive à former de majorité, le parti avec le plus de MPs gouvernera, mais devra gouverner au « cas par cas », c’est-à-dire gouverner sans majorité, et négocier les lois l’une après l’autre. Bonne chance… Bref, il y a à peu près une chance sur deux que le prochain Premier Ministre soit Tory, et si c’est le cas, voici ce qui va se passer. Cameron a promis de tenir un référendum sur une sortie de l’Union Européenne en 2017. Quoi qu’il arrive, Cameron n’en est pas à une rebuffade près. Et s’il croit gagner contre Bruxelles et contre les tabloids anglais, Murdoch, le UKIP, et le Daily Telegraph, il se trompe. La probabilité que les Anglais votent largement en faveur d’une sortie de l’Europe nous semble élevée. Bien sûr, ce n’est pas ce que vous entendrez en parlant aux élites. Mais les élites, politiques et journalistiques, découvrent avec stupeur depuis dix ans que le peuple ne les écoute plus. Or, si Cameron est réélu et qu’il annonce le référendum sur l’UE pour 2017 (il n’a pas le choix), les Écossais vont aller le voir, et lui dire qu’il est hors de question que l’Écosse sorte de l’Europe. Et le SNP qui sera toujours au pouvoir en Écosse va le dire haut et clair : si le Royaume-Uni sort de l’Union Européenne, l’Écosse sort du Royaume-Uni. Quelle forme cela prendra t-il ? Nous n’en savons rien. Négociation sur la place publique, négociation à rideaux tirés, promesse de référendum, négociation avec l’Union Européenne…La palette d’options est assez étonnante.

Et pour Miliband, les conséquences sont au moins aussi sérieuses que pour Cameron

Cela non plus, on n’en parle pas beaucoup, mais les conséquences sur le parti travailliste d’une sortie de l’Écosse de l’Union sont assez dramatiques. Regardons simplement les chiffres : sur 54 MPs écossais à Westminster, 40 sont Travaillistes. Vu que Westminster est peut-être entré dans une nouvelle ère de gouvernement de coalition ou de gouvernement sans majorité, quarante députés de moins, c’est énorme ! Cela pourrait signifier un choc électoral sans précédent pour le parti Travailliste. Et une domination du parti Tory pour les dix années à venir.

Tout cela, c’est un problème d’identité

C’est probablement le point le plus intéressant. Les Écossais qui ont voté pour l’indépendance et ceux qui ont voté contre, l’ont sûrement avant tout fait pour des raisons rationnelles. En revanche, ils ne l’ont pas fait par nostalgie de Braveheart ou par haine de « the auld enemy » anglais. Les Écossais n’ont jamais digéré les dix années du Gouvernement Thatcher. Toutefois, il serait erroné d’affirmer que ce sont les Conservateurs qui sont « toxiques » en Écosse. C’est la droitisation générale de la politique en Angleterre qui devient difficilement supportable pour les autres pays (countries ou nations) de l’Union. Les Écossais ne se reconnaissent plus dans les valeurs prônées par les Anglais du sud : libéralisme décomplexé, coupes des aides sociales, traitement exclusivement répressif de la criminalité, atlantisme systématique…Trois cent ans d’Union ont fortement affaibli le sentiment de particularisme écossais ; si ce particularisme existe toujours, il n’est plus suffisant dans une société riche pour risquer les retraites, les emplois et les taux d’intérêt. Le nationalisme des pays riches au Vingt et unième siècle commence au cinquième litre de bière dans les compétitions sportives et s’évanouit avec la gueule de bois du matin. Aujourd’hui, les Écossais, comme les Gallois, sont Écossais avant tout parce qu’ils ne sont pas Anglais. Et c’est là que l’on en revient à cette fascinante dynamique des deux référendums, Europe et Écosse, puisqu’il faut parler d’identité anglaise. L’identité anglaise au Vingt et unième siècle souffre d’une triple attaque sur ses flancs : d’abord l’extraordinaire flux migratoire qui a transformé l’Angleterre (beaucoup plus que l’Écosse, le Pays de Galles ou l’Irlande du Nord) depuis quarante ans ; ensuite l’américanisation culturelle ; enfin, l’européanisation des âmes et des consciences. L’identité anglaise souffre aujourd’hui, ce qui explique d’ailleurs le décollage du UKIP, un parti qui n’a rien à envier par bien des aspects au Front National de Marine Le Pen. Or, s’attaquer de façon trop virulente à l’immigration des anciennes colonies reste peu politiquement correct pour la classe moyenne anglaise ; critiquer l’américanisation du pays est tabou, si tabou que la relation des Anglais face à l’invasion américaine tient franchement du refoulement psychanalytique ; reste l’Europe. Critiquer l’Europe, mais aussi les têtes européennes, chancelière allemande, président français, président de la Fifa, de l’Uefa, de n’importe quelle institution européenne est un jeu de massacre auquel il est tout à fait acceptable de se livre pourvu que l’on soit un lecteur de tabloids ou de journaux de droite. Aujourd’hui, l’identité anglaise, c’est de refuser l’Europe, contre toute attente, contre logique.

Le Royaume-Uni est en train de tourner la page de l’État centralisé

Et pourtant, le Royaume-Uni, indiscutablement la plus ancienne démocratie européenne, est peut-être sur le point de revenir sur les cent ans de centralisation étatique excessive dont tout amoureux de la liberté et du libéralisme du Dix Huitième siècle a pu constater depuis la première guerre mondiale jusqu’à nos jours. Et c’est le référendum écossais qui a probablement cristallisé tout cela. D’accord, cela couvait. L’auteur de ces lignes se souvient très bien d’avoir écouté David Miliband (oui, le frère de l’actuel leader du Parti Travailliste, ministre des affaires étrangères du Gouvernement Brown) expliquer que la centralisation londonienne est un phénomène du Vingtième siècle, et que avant ça, les comtés et les villes anglaises étaient gouvernées… par eux-mêmes. Mais c’est le référendum écossais et la promesse de devo max qui a lancé un cycle de réformes qui conduiront à un profond changement constitutionnel au Royaume-Uni, lequel, espérons-le, influencera le reste de l’Europe. Une fois que les Écossais bénéficieront de pouvoirs fiscaux et auront la main sur le budget de l’État écossais, les Gallois et les Irlandais du nord demanderont la même chose, puis ce sera le West Country, principalement la Cornouaille. Suivront Londres (dont le maire déclare déjà que des pouvoirs accrus doivent être dévolus à la capitale), puis les grandes villes du Royaume. On aura enfin une chance de répondre aux défis du siècle en abandonnant une fois pour toutes la pente infernale de la centralisation de l’État, en redonnant aux pouvoirs locaux un vrai contrôle sur leurs destinées et en limitant le rôle de l’État moderne à ses fonctions régaliennes. Le Royaume-Uni est intellectuellement prêt à ce changement. Le référendum sur l’Écosse a lancé le processus.

© 2014- Marcaurèle