Il y a toujours une première fois. Aujourd’hui, c’est la première fois que Les Editions de Londres, jeune maison d’édition numérique qui n’a pas peur des grandes, se hasarde à faire sa première critique littéraire. Attention, des critiques littéraires, nous en faisons tous les jours : témoins les multiples articles que nous publions avec les livres numériques en téléchargement gratuit qui contribuent chaque jour, un galet à la fois, à la plage de l’océan littéraire...Non, nous voulons parler ici de critiques littéraires modernes, "in", des livres dont "tout le monde parle", des livres bien temporels, puisque la plupart ne passeront pas l’année et finiront au pilon ou enfouis dans les mémoires. Notre choix, nous l’avons porté sur "Limonov", d’Emmanuel Carrère, aux éditions P.O.L, lequel "Limonov" a d’ailleurs obtenu le prix Renaudot. Ça, on s’en moque un peu.

La première fois que j’entendis parler d’Emmanuel Carrère, ce fut à la télévision : un documentaire sur Philip K.Dick, célébrissime auteur américain de science fiction, dont l’un des livres "Do Androids Dream of Electric Sheep ?" a donné Blade Runner, sans aucun doute un des plus beaux films jamais réalisés. Emmanuel Carrère, je ne connaissais pas. Je me souviens, dans cette émission, il était en t-shirt noir, beau, jeune, calme et posé, il dépareillait un peu, confronté à la bande de déjantés qui nous faisaient des vocalises sur Dick pendant tout le reste de l’émission. Lui, et Bernard Werber, pour être honnête, c’étaient les deux seuls qui parlaient de Dick simplement, d’une façon parisienne c’est vrai, mais simplement ; rien à voir avec certains gars qui nous sortaient du "méta-environnement"...Oui, je sais, tout le monde aura reconnu Dantec...Je me souviens aussi que Carrère faisait la comparaison entre Dick et les gnostiques alexandrins ; alors là, bravo. D’abord, quoique je m’intéresse à la philosophie des premiers siècles de notre ère, je n’avais pas plus entendu parler des gnostiques alexandrins. Je me renseignai un peu, d’abord sur les gnostiques alexandrins, puis sur Emmanuel Carrère. J’appris qu’il était le fils d’Hélène Carrère d’Encausse. Emmanuel Carrère, pas les gnostiques alexandrins. Et Hélène Carrère d’Encausse, là, je connais. Pour ceux qui ignorent tout de la prequel des Editions de Londres, sachez que l’un des fondateurs avait lu "L’empire éclaté" à douze ans, et qu’il en parlait en cour de récréation, sans grand succès d’ailleurs. Enfin, qui sait ? Comme il existe seulement sept degrés de séparation entre le fondateur et Mikhail Gorbatchev, il est probable que de cette cour de récréation d’un lycée communiste la rumeur se soit propagée et ait contribué à précipiter le concours de circonstances qui lui-même précipita la chute de l’Union Soviétique. Enfin, quoi qu’il en soit, à la base il y a avait Hélène Carrère d’Encausse, une des plus grandes historiennes du siècle, dont l’oeuvre faillit d’ailleurs envoyer le fondateur des EDL à Moscou, ce qui évidemment aurait eu des répercussions non négligeables sur la génèse des Editions de Londres. Voilà, comme avec "Limonov", Emmanuel Carrère a une vie parallèle aux Editions de Londres.

Et "Limonov", dans tout cela ? Attendez, je raconte. Un jour, le fondateur des EDL parle de Carrère à un de ses amis, lequel lui explique que c’est un de ses auteurs préférés. Le fondateur décide finalement de se lancer et lit "Je suis vivant et vous êtes morts", la biographie romancée de Philip K.Dick , tout simplement la meilleure biographie que le fondateur ait jamais lu. Un chef d’oeuvre.

Maintenant, Limonov. Carrère est quelqu’un de remarquable. Au début de son livre il décrit sa situation et parle de son "pays confortable et déclinant". Tout est dit. D’accord, le livre est un hommage et un clin d’oeil à sa mère qu’il admire sans réserves (d’où sa tentative de raconter l’histoire de l’URSS). C’est aussi le roman d’un jeune (parce que Carrère reste étonnamment jeune, humble, curieux) bourgeois parisien, qui est à l’image des bourgeois parisiens. Il sait qu’il écrit pour eux, sait qu’il ne leur ressemble pas vraiment, mais que comme eux, il rêve d’une autre vie, une vie qu’il n’a pas eue (il est attendrissant quand il évoque sa jeunesse à Surabaya et son histoire de maillots de bain), et qu’il aurait sans aucun doute aimé avoir. Tout cela, on le retrouve dans ce roman ambitieux, qui prétend nous faire réfléchir, nous rappeler qu’il existe autre chose que notre confortable et déclinant système de valeurs, système de valeurs lequel s’écroule après dix heures du soir sur certaines lignes de métro, ou tous les samedi matin dans les deux cent quarante sept Carrefour de France et de Navarre. Mais l’intérêt de Carrère, son talent, et son côté sympathique, c’est qu’il est conscient de tout cela.

Carrère écrit pour un public endogène, nombriliste, timoré, un public qui met son écharpe l’hiver, son polo l’été, mais il est conscient de tout. Il aspire comme il le dit lui-même à la tranquilité, à la paix, d’où son intérêt pour les pratiques orientales (qu’il évoque à plusieurs reprises). S’il sait qu’il vit ses aventures par procuration, n’en sommes nous pas tous là ? Il est si difficile de se créer une vie dans notre vie, et il est tout à fait possible que paradoxalement, Carrère y parvienne mieux que son héros. D’ailleurs ce même héros le lui rappelle à la fin du livre, sa vie fut "une vie de merde", dit-il. L’écriture minimaliste de Carrère est simple, jamais forcée, toujours humble, comme une caméra qui se pose sur les évènements, les êtres et les choses, sans les choquer, en s’y attardant, en caressant les visages, avec componction presque, mais pas trop longtemps, une écriture qui ne met pas en scène. Carrère, c’est un peu un journaliste audiovisuel du roman. Son récit est ambitieux, incroyablement bien renseigné et ficelé, avec des références bien dignes de sa génération (d’ailleurs, on ne peut que remarquer les références, de plus en plus fréquentes à la fin du livre, au Baron von Ungern-Sternberg, qui fait partie de l’univers Corto Maltese, sans qu’aucune référence ne soit faite à Corto : peut-être EC en a t-il entendu parler non pas par Corto, mais par sa mère ?). Enfin, ce livre qu’il faut lire, c’est aussi une entreprise de déconstruction de la société, un peu à la "Les particules élémentaires", si ce n’est que Carrère n’est pas fâché, il est lucide sur le monde, mais ne lui en veut pas. Alors, il lui manque la verve, mais il a l’honnêteté. "Limonov", ce ne sont même pas les "Illusions perdues" de notre société, ce serait plutôt un modeste rappel à ces gens qui l’écoutent qu’il est téméraire de juger à l’aune de nos convictions, surtout quand ces convictions ne sont basées sur rien, rien si ce n’est une morale bourgeoise athéisante, qui s’affiche avec un vocabulaire de gauche et un égoïsme mesquin de droite. A une civilisation malade du divorce entre le discours et l’acte, Carrère oppose l’homme qui fait correspondre ses discours à ses actes, par simple cohérence.

Carrère traite un sujet grandiose (n’ayons pas peur des mots, l’épopée russe est quand même l’épopée du vingtième siècle) par petites touches, toujours maitrisées. Franchement, je ne sais pas ce que cela donnerait avec un sujet minimaliste ? Mais ici, le Yang de la vie truculente de Limonov est équilibré par le Ying de l’écriture de Carrère. Le résultat est vraiment remarquable. Alors, en feuilletant les blogs parisiens, on a le sentiment que certains considèrent "Limonov" comme un peu sulfureux. Ai-je bien lu ? Les expériences sodomites, les relations sexuelles avec des jeunettes, ses fréquentations serbes douteuses, les coups de feu tirés sur Sarajevo...C’est immoral. En revanche, la vie de tous les petits donneurs de leçon de nos villes occidentales qui ne connaissent pas le nom de leur voisin de palier et donnent un euro tous les six mois à un clochard pour qu’il aille vomir ailleurs pendant qu’ils dinent "in style", ça, c’est bien, c’est moral. Encore un point pour Carrère, il remet un peu notre morale en question, mais il le fait trop gentiment. Comment peut-on écrire un livre aussi gentil sur un héros qu’il a voulu un peu méchant ?

Et c’est là le coup de génie de Carrère, avoir inventé ce personnage, et avoir poussé la falsification jusqu’à écrire des livres à la place de son personnage imaginaire, faire de faux interviews en se déguisant en Limonov, cette imbrication du réel et de l’imaginaire, à travers une fausse biographie, c’est le prototype du roman de début du siècle, c’est finalement ce que nous trouvons de mieux réussi, et disons le, de génial.