Relire les Essais de Montaigne, oui, ce devrait être possible. Avec la modernisation du langage que permet la littérature, à la différence d’autres arts (en effet, difficile de mettre du Vivaldi, ou du Orson Welles, ou encore du Michel Ange au goût du jour, mais en aurait-on besoin ?), la relecture des classiques ne devrait être pas une tâche ardue.

Trois problèmes menacent les soi-disant "classiques", dénomination qui nous insupporte, mais qui est si communément acceptée qu’il nous faut bien l’utiliser. Deux sont des réalités, et un est une absurdité. Commençons par ce qui nous semble absurde.

La segmentation de la littérature en classiques et contemporains : avant, le classique était sacré, voire sacralisé. Pour certains, il l’est toujours. Alors, il y eut cette manie d’accumuler les classiques, ou les Pleiades dans les bibliothèques intouchables des maisons bourgeoises, un peu comme des Dieux Ladres, que l’on consulte debout, ou au coin du feu. C’était la génération traditionnelle, qui disparaît avec 68. Puis après ça, il y a cette idée nouvelle que la lecture des classiques fait partie d’une époque, l’adolescence, d’un environnement géographique, l’école, le lycée, l’université, et d’un objectif, lire pour satisfaire le professeur ou les parents, au total, une triple identification, temporelle, spatiale, fonctionnelle, au total, un vague rite initiatique, qui dénote et illustre une classe sociale. Ainsi, ceux qui critiquent la lecture des classiques hors le cadre admis par leur environnement social, qu’ils refusent mais qui leur colle pourtant à la peau, et qui veulent soi-disant dépoussiérer la littérature au nom d’un refus d’une sacralité dépassée, ce sont justement ceux là qui isolent le classique dans un monde sacré. Aux Éditions de Londres, nous nous rappelons encore de Depardieu parlant du texte de Bernanos avant de tourner le film de Pialat, "Sous le soleil de Satan". Ou de jeunes acteurs "de banlieue" (comme on dit malheureusement) découvrant le texte de Molière avant de le jouer au théâtre. Nous croyons en l’universalisme et l’atemporalité des grands textes.

Le deuxième problème, c’est la difficulté de trouver certains classiques. En effet, que l’on trouve des dizaines d’éditions des grands auteurs européens ne devrait pas cacher qu’une partie importante de l’oeuvre de ces auteurs est difficilement accessible, parce que ces oeuvres oubliées sont soi-disant "mineures", ainsi l’ont dit les gardiens du sérail littéraire qui décident de tout et pour tous. Nul doute que cette réalité soit à l’origine de certains de nos choix éditoriaux, tels que publier Hugo en commençant par Napoléon le petit ou de commencer à publier Balzac avec Une ténébreuse affaire, ou encore de publier La Boétie avant de publier Montaigne, Plaute avant Molière... Et nous ne voulons même pas évoquer les 90% à 95% des auteurs classiques qui franchement sont quasiment introuvables, parce la plupart du temps le programme scolaire les a abandonnés...Parce que encore une fois d’autres ont décidé pour nous. En facilitant et en accélérant le processus de publication, en abolissant (ou presque) le concept de réédition, les éditeurs numériques ont un vrai rôle social, culturel, et politique (au sens où la politique, c’est la vie de la cité, l’agitation des idées d’où sortent les valeurs qui définissent le fonctionnement social, et l’organisation qui en résulte).

Le troisième problème, et c’est probablement celui qui nous occupe ici avec cette nouvelle édition des Essais dont nous lançons le Livre un aujourd’hui, c’est que la lecture des classiques est toujours, après un certain nombre de siècles, rendue difficile par l’évolution du langage. Quel meilleur test de sacralité que cette manie d’imposer la version en langue originale, incompréhensible ou alors trop difficile à lire pour ceux qui voudraient y goûter : dans le cas de Montaigne en France, comme bientôt dans le cas de Shakespeare dans le monde anglophone, il est devenu difficile de ne pas buter sur la langue du Seizième siècle.

Alors, c’est tout simple, nous avons adapté la langue, et nous avons aussi respecté le rythme de la langue de Montaigne. Cette traduction ou adaptation inédite, nous vous l’offrons ou presque. Les Essais traitent de la société, de la vie, de la mort, de l’éducation, des coutumes, du bonheur, de l’amitié…Véritable fourre-tout philosophique plus que métaphysique, si les Essais commencent comme un ouvrage à la Sénèque, s’appuyant sur une tradition stoïcienne, s’inspirant de Plutarque, s’acquittant de sa dette humaine et intellectuelle vis-à-vis de La Boétie, l’œuvre, au fil des livres et des années, des ajouts, des réécritures, se transforme en une formidable introspection de l’auteur, qu’il dévoile au public du Seizième siècle. Commencé comme un ouvrage classique et un peu distancié, les Essais devient une œuvre personnelle et révolutionnaire.

Et notre édition est unique : elle inclut l’édition de Bordeaux, celle de référence, écrite en français du Seizième siècle, et une édition en français moderne inédite, qui modernise l’orthographe, traduit les mots devenus incompréhensibles, mais, contrairement à d’autres versions modernes, respecte le rythme de la phrase de Montaigne. On passe aisément de la version de Bordeaux à la version moderne, adaptée et traduite par Les Editions de Londres grâce à notre navigation paragraphe par paragraphe.

Comme nous le disions, c’est sûrement le moment de relire les Essais.