Acte I.

Scène I.

Silénie, Gymnasie, la courtisane.

SILÉNIE.

Jusqu’à ce jour je t’aimais, ma Gymnasie, je croyais à ton amitié et à celle de ta mère ; mais aujourd’hui, vous me l’avez bien prouvée : quand tu serais ma sœur, je ne vois pas comment tu aurais pu me témoigner plus de prévenances ; au moins, selon mon sentiment, je ne crois pas que cela soit possible : vous avez tout quitté pour vous occuper uniquement de moi ; aussi je vous aime, et vous avez acquis tous les droits à ma reconnaissance.

GYMNASIE.

Certes, à ce prix, il nous est facile de rester auprès de toi et de t’offrir nos services : tu nous as si gentiment accueillies, si joliment fait diner chez toi, que nous nous en souviendrons toute notre vie.

SILÉNIE.

Ç’a été de grand cœur, et ce sera toujours pour moi un bonheur d’aller au-devant de vos désirs.

LA COURTISANE.

Comme dit le pilote, le vent et la marée nous ont été propices, et, sur ma foi, je suis heureuse d’être venue chez toi, puisque tu nous as reçues avec tant d’amabilité ; si ce n’est le service, je n’ai rien vu qui ne fût de mon goût.

SILÉNIE.

Que veux-tu dire ?

LA COURTISANE.

On me versait trop rarement à boire, et encore on me gâtait mon vin.

GYMNASIE.

À sa mère.

De grâce, est-ce convenable ?

LA COURTISANE.

Tout ce qu’il y a de plus convenable, il n’y a point ici d’étranger.

SILÉNIE.

J’ai bien raison de vous aimer ; vous me marquez tant d’estime et tant d’égards !

LA COURTISANE.

Vois-tu, ma Silénie, il est trop juste que les femmes de notre classe soient gentilles entre elles et bonnes filles : vois ces grandes dames, ces matrones de haut parage, comme elles ont de l’amitié les unes pour les autres : nous avons beau faire comme elles, les imiter, nous subsistons à peine et nous sommes fort mal vues. Elles veulent que nous ayons besoin de leur protection. Il leur déplaît que nous puissions quelque chose par nous-mêmes ; il faut qu’en toute occasion nous ayons recours à elles, que nous venions les supplier ; mais allez les trouver, vous entrez, vous voudriez déjà être sorties. En public, elles flattent notre corporation : mais en dessous, si l’occasion se présente, les perfides nous déchirent à belles dents. Elles s’en vont criant que nous vivons avec leurs maris, que nous les débauchons : elles nous mettent sous leurs pieds, parce que nous ne sommes que des affranchies. Ta mère et moi, nous avons été courtisanes ; vous nous êtes nées de l’amour et du hasard, et nous vous avons élevées chacune pour nous. Quant à moi, ce n’est pas par dureté que j’ai fait prendre à ma fille le métier de courtisane, c’est que je ne voulais pas souffrir de la faim.

SILÉNIE.

Il aurait mieux valu lui faire épouser quelqu’un.

LA COURTISANE.

Eh mais, en vérité, tous les jours elle épouse quelqu’un ; elle a épousé ce matin, elle épousera tantôt ; jamais je ne l’ai laissée coucher veuve. Si elle n’épousait pas, toute la famille périrait misérablement de faim.

GYMNASIE.

Il faut bien, ma mère, que je sois comme tu le désires.

LA COURTISANE.

Par Castor ! je n’ai pas à me plaindre si tu es telle que tu le dis. Tu n’as qu’à suivre mes conseils, jamais tu ne seras une Hécalé[Note_2] ; tu conserveras toujours cette fleur de jeunesse qui s’épanouit en toi, tu ruineras les gens, et moi, tu m’enrichiras sans qu’il m’en coûte rien.

GYMNASIE.

Les dieux le veuillent !

LA COURTISANE.

Si tu n’y aides, les dieux ne peuvent rien.

GYMNASIE.

Oh ! je ferai tous mes efforts. Mais tandis que nous causons là, qu’as-tu, ma chère petite Silénie ? je ne t’ai jamais vue si triste. Dis-moi, je t’en prie, qu’est devenu ton enjouement ? Tu n’es pas aussi proprette que d’habitude.

À sa mère.

Voyez donc, quel profond soupir… Et tu es pâle. Allons, dis-nous ce que tu as et ce que nous pouvons faire pour toi. Ne m’afflige pas par tes larmes, de grâce, ma chérie.

SILÉNIE.

Je suis rongée de chagrin, ma bonne Gymnasie, je souffre, je suis au supplice ; mon cœur, mes yeux, tout en moi est malade. Que te dirai-je ? c’est ma sottise qui me jette ainsi dans la douleur.

GYMNASIE.

Eh ! cette sottise, renvoie-la d’où elle vient, ensevelis-la pour jamais.

SILÉNIE.

Comment cela ?

GYMNASIE.

Cache-la dans les plus profonds replis de ton cœur. Garde-la pour toi seule, n’aie pas de confidents.

SILÉNIE.

Mais mon pauvre cœur souffre tant !

GYMNASIE.

Que dis-tu ? et d’où vient cette souffrance, dis-moi ? Je ne connais pas ce mal-là, les femmes n’en savent rien, à ce que disent les hommes.

SILÉNIE.

S’il y a en nous quelque chose de sensible, j’y souffre, et s’il n’y a rien, je n’y souffre pas moins.

LA COURTISANE.

Elle est amoureuse.

SILÉNIE.

Est-ce donc que les commencements de l’amour sont si amers ?

GYMNASIE.

Oh ! l’amour est tout miel et tout fiel ; il fait goûter le miel ; mais le fiel, il vous en donne jusqu’à satiété.

SILÉNIE.

C’est bien à cela, ma Gymnasie, que ressemble le mal qui me consume.

GYMNASIE.

L’amour est perfide.

SILÉNIE.

Aussi me fait-il banqueroute.

GYMNASIE.

Bon courage ! cela ira mieux.

SILÉNIE.

FIN DE L’EXTRAIT

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