2. NOUS RETROUVÂMES CHICKSAND STREET

Midi. Deux hommes, dans le centre de Londres, cherchaient un restaurant Kasher.

– Vous y tenez ? demanda l’un.

– Il faut en profiter, puisque ce matin nous n’avons pas faim, répondis-je.

J’étais l’un de ces deux hommes. L’autre représentait mon nouveau compagnon. Je l’avais découvert ce matin, 77, Great Russell Street, au Central Office de la Zionist Organisation. On me l’avait confié plutôt qu’un autre, ayant voulu quelqu’un parlant yiddisch.

– On pourrait peut-être déjeuner dans un « Lyon », dit-il (entreprise d’alimentation genre Duval), on n’y mange pas Kasher, mais l’affaire est juive tout de même.

– Aujourd’hui, soyons les dignes enfants du Seigneur votre Dieu, allons manger Kasher.

Nous trouvâmes dans le Strand un restaurant rituel. La foule s’y pressait. Quelques clients étaient coiffés, les autres, comme de simples chrétiens, avaient quitté leur chapeau. On s’assit.

Vous n’ignorez pas ces maisons. Les lettres hébraïques qui leur servent d’enseigne les ont signalées à vos regards. Elles sont la preuve, à travers le monde, de l’attachement du peuple juif à sa loi :

« Ne mangez point de ce qui est impur.

« Mangez le bœuf, la brebis, le chevreau, le cerf, la chèvre sauvage, le buffle, le chevreuil, l’oryx, la girafe.

« Vous mangerez de tous les animaux qui ont la corne divisée en deux et qui ruminent.

« Mais vous ne devez point manger de tous ceux qui ruminent et dont la corne n’est point fendue, comme du chameau, du lièvre, du chœrogrylle.

« Le pourceau, aussi, vous sera impur, parce que, encore qu’il ait la corne fendue, il ne rumine point.

« Entre tous les animaux qui vivent dans les eaux, vous mangerez de ceux qui ont des nageoires et des écailles. »

Beaucoup d’autres recommandations encore.

Ainsi parle le Seigneur au cinquième livre de Moïse.

Ainsi mangent toujours des millions et des millions de Juifs.

– Si nous goûtions de la girafe, fis-je ?

– Examinez les physionomies de cette clientèle et dites-moi s’il existe un type juif ainsi qu’on le prétend. Il est des Juifs répondant à ce que l’on appelle le type juif…

– Croyez-vous ?

– Mais la plupart…

– Heu ! En tout cas c’est à l’honneur de la race, et puis, on rencontre de bien jolies têtes.

La viande que l’on nous servit paraissait avoir été cuite dans du papier buvard. Plus une goutte de sang. Enfin passons !

– Je ne suis pas d’ici, fit le camarade, mais sujet polonais né en Russie. Cependant j’ai un ami au théâtre juif. Il pourra nous être utile. Attendez, je vais demander l’adresse de ce théâtre.

Il interrogea notre voisin. Celui-ci avait plutôt la mine d’un petit employé anglais que d’un libre enfant d’Abraham. Le voisin répondit :

– Oui, je sais qu’il y a un théâtre juif, mais je n’y vais jamais.

Et cela avec un sourire où le mépris était dosé.

– Encore un qui renie, fit le Polonais. Évidemment, en France, en Angleterre… On voit bien qu’ils ne savent rien de ce qui se passe chez nous.

Après avoir bu un dernier verre de ginger beer, boisson que Moïse, en homme de goût, n’avait pas recommandée, nous enfonçâmes notre chapeau et prîmes le chemin de Whitechapel.

C’est à l’est de Londres, c’est même East End, autrement dit la fin de l’Est. Au temps où les Juifs, fuyant les persécutions d’Europe orientale, s’y établirent, c’était le bout de la capitale. Mais le désert ne leur a jamais fait peur ! Il est inutile qu’une barrière marque l’entrée de Whitechapel et que l’on vous distribue un prospectus pour vous avertir que vous allez pénétrer en pays non anglais, cela se renifle. C’est sensible autant que de passer d’une glacière dans une serre. Les gens qui vivent là sont sujets anglais, ou le seront, votent comme des Anglais, parlent l’anglais, mais, dès les premières maisons, rien, là-dedans, ne sent l’Angleterre. C’est plus humain, j’allais dire plus latin, en oubliant que le latin n’est pas l’hébreu ! Silhouettes, frappe du visage, mobilité du regard, mouvement général, ascétisme des uns, graisse des autres, curiosité innée, odeur d’oignon, inquiétude et satisfaction, c’est Israël !

Ils ne le cachent pas. Tous leurs noms célèbres, dont le moins connu est Isaac, claquent en tête de leurs boutiques. La fidélité à son origine est d’ailleurs l’une des beautés de ce peuple tragique. Anglais ? Oui, ils sont fiers de l’être. Par le récit des anciens, ils savent ce qu’il en a coûté à leurs pères d’être nés en Russie.

Aussitôt après qu’ils sont Juifs, ils sont certainement Anglais. À qui leur proposerait de quitter l’Angleterre, de retourner dans l’Est, voire de partir pour la Palestine, ils répondraient : Nous sommes Anglais ! Cependant, en imagination, le vieux sol hébraïque est toujours doux à leurs pieds. Ils le foulent avec délice. Que voit-on aux vitrines et à l’intérieur des boutiques de Whitechapel Road, de Mile End Road, de Commercial Road et du début de Stepney ? Des images. L’une représente le combat de David et de Goliath. Plus loin, c’est Saül vaincu, faisant hara-kiri sur le mont Gilboé. Puis des vues de Jérusalem, l’entrée du général Allenby à Gaza. Nabuchodonosor emmenant les princes, les vaillants et les juges en captivité, Lord Balfour inaugurant l’Université hébraïque du mont Scopus. Est-ce le portrait du roi George V qui préside les calendriers de l’année ? Non ! C’est celui du Messie moderne, de leur grand Juif du vingtième siècle, du pape du sionisme, Théodore Herzl ! Ce chemisier n’a pas de boutons à bascule, mais en revanche, sur son mur la carte de Palestine ! Et que découvre-t-on sur leur savon, du moins sur celui dont j’ai fait emplette ? L’étoile à deux triangles, sceau du bouclier de David !

– Alors, nous allons chez votre rabbin ?

– Par ici, fis-je.

Nous retrouvâmes Chicksand Street. Si la nuit, les derrières de Whitechapel ne vous font pas chaud au cœur, le jour ils vous font froid dans le dos. Quand il n’est pas dans l’air, le brouillard de Londres doit être quelque part. Il est là. J’ai trouvé sa remise. Il se repose sur les trottoirs, contre les murs. Il s’est condensé afin d’y tenir tout entier. Dès qu’il se sentira de nouveau en forme, il s’élèvera non sans laisser de trace, puis il ira faire sa petite tournée au-dessus de la capitale, après il reviendra se dégonfler sur les toits de Whitechapel…

Le marchand de volatiles du numéro 17 avait aujourd’hui encore très mal plumé ses poulets.

– Le nom de votre homme ? me demanda le Polonais.

– Il n’est pas deux individus pareils dans toute l’Angleterre. Son signalement est un nom.

Le commerçant qui devrait apprendre à plumer ne l’avait point vu. Les habitants du premier l’ignoraient. Au fond de la cour, en deçà d’une fenêtre ouverte, j’aperçus le rabbi. Étendu dans un fauteuil de reps rouge, calotte en tête, papillotes agitées, il lisait avec les lèvres son gros livre noir.

Comme je descendais l’escalier précipitamment, mon compagnon me conseilla de surveiller mon ardeur.

– Il ne faut pas lui sauter à la gorge. C’est un Juif de l’Est, il est loin de vos pensées. Des précautions s’imposent.

Au nom de la Zionist Organisation, l’accueil des hôtes fut amical. L’un de ceux qui, la veille, étaient venus chercher le rabbin à la gare, nous fit asseoir dans une première pièce. On apprit que l’étonnant voyageur était, en effet, rabbin et que sa communauté se trouvait en Galicie, entre Tarnopol et la frontière roumaine. Le locataire du 17 Chicksand Street était son arrière-neveu. L’homme de Dieu ne refuserait pas de nous parler.

Et l’on nous introduisit.

Le rabbin ferma son Talmud. Sans savoir qui nous étions, il nous tendit la main et dit :

– Shalom !

– Shalom ! répondit le Polonais.

C’est le salut hébreu, qui remplace notre bonjour et signifie : Paix sur toi !

Je lui fis tout de suite traduire qu’ayant voyagé en sa compagnie, j’avais voulu connaître son adresse et, cela non par curiosité, mais conduit par une pensée sérieuse ; que j’avais formé le projet d’exposer aux Français l’état des Juifs dans le monde ; que j’irais dans son pays, en quelques autres, jusqu’en Palestine, et que j’avais supposé que la Providence, en me mettant, au début de ma route, en contact avec un saint rabbin, avait peut-être désiré marquer par là qu’elle approuvait mon entreprise.

– Toda Raba ! (Merci bien !)

Je lui fis demander le but de son voyage à Londres.

Il répondit :

– La misère de ma communauté est grande. Le froid qui va durer de longs mois l’aggravera. Mes Juifs n’ont pas de quoi manger, ni de quoi se vêtir. Les enfants sont pieds nus sur la glace et le vent pénètre dans les maisons, parce qu’elles sont faites de planches et que toutes les planches ne joignent pas. Je suis venu à Londres recueillir des aumônes. Les Juifs qui ont une position favorable doivent du secours à leurs frères encore opprimés. N’est-ce pas nous qui sommes le plus près de Lui (de Dieu). Sans nous qui Le prierait encore ?

Il ajouta :

– Si le malheur accable autant d’enfants d’Israël, n’est-ce pas justement la rançon du bonheur égoïste et de l’impiété des autres ?

Son arrière-neveu nous pria de considérer le cas de son grand-oncle. Né dans le ghetto, vivant dans le ghetto, peut-être n’avait-il pas une idée exacte des obligations modernes.

S’il suffisait aux Juifs de Galicie de plaire à Dieu, les Juifs occidentaux devaient, hélas ! plaire aux hommes.

Et l’on me traduisit qu’il disait à son parent :

– Mais, nous aussi, rabbin, tout Anglais que nous sommes, nous observons le samedi. Demain vendredi, à la première étoile, alors que tout Londres travaillera encore, vous entendrez les rideaux de fer dégringoler dans Whitechapel.

Le rabbin reprit :

– Que le Saint Nom en soit béni ! Mais la vérité est la vérité. L’envie n’a pas guidé ma langue. S’il y a, chez vous, des Juifs qui, n’ayant su résister à un siècle de bien-être, ne sont plus que des israélites, ceux-là nous les abandonnons. Ils se croient Anglais, Français. L’esprit les a quittés. Ils ont rompu l’alliance. Ils ont tout perdu. Pour nous ils ne sont plus des Juifs et, pour les occidentaux, ils en sont cependant toujours ! Mais je pense à toi, Samuel Gosschalk, dont le père est encore des nôtres et que voilà déjà Anglais. C’est s’éloigner rapidement des siens. Le danger te guette. Tes enfants ne seront peut-être plus, eux aussi, que des israélites, puisqu’on vous appelle ainsi !

En me traduisant ce cri du cœur, mon Polonais tint à marquer, à son tour, que nous étions en face d’un fanatique. Le malheur, ajouta-t-il, c’est qu’ils sont des millions comme cela chez nous. Ce n’est pas ce qui nous aidera à trouver la solution du problème juif.

– Et le sionisme ?

– Mais ils le rejettent. Les rabbins qui mènent tout, là-bas, sont ses pires ennemis.

– Demandez-lui tout de même ce qu’il pense de la déclaration Balfour.

Le Polonais lui posa la question. Le saint homme répondit :

– M. Balfour est un lord et non un Messie.

Le rabbin regagna son fauteuil. Il reprit son Talmud, et sans plus nous regarder, oubliant que Whitechapel était loin des Carpathes, il se plongea corps et âme, ses papillotes déjà secouées par une céleste fièvre, dans les commentaires de la parole divine.