Juste écoute.

J’aurais pu être assis sur ma propre tombe, perché sur un nuage au-dessus du monde, ou sur la coque d’un navire écoutant gronder la mer. Parfois, je ne sais plus où je suis ni ce que je fais là. Je me demande même si je suis mort ou vivant. Ma vie a pris un tournant si inattendu qu’il me semble avoir atterri dans un autre monde. Il n’y a que le stylo qui tremble au-dessus de ma feuille qui me rattache à la réalité, une réalité devenue floue avec le temps, tant les souvenirs se confondent avec les songes, les désirs, les espérances. Mais je vais tenter d’être aussi fidèle que possible aux faits, à ce qui s’est passé, à ce qui aurait pu être évité. Pas seulement pour que tu saches, mais pour que je comprenne moi-même cette tornade qui nous a emportés. Par quels mots commencer, comment ne pas tomber dans la banalité, les mièvreries, les phrases mille fois écrites, chantées, sanglotées. « Chère Zohra » ? Définitivement  non. « Mon amour » ? Seulement si je veux que tu jettes ma lettre directement à la poubelle. Alors quoi ? Alors rien. Juste écoute.

C’était la rentrée 1995. J’occupais par dépit le poste temporaire et mal payé d’employé administratif au secrétariat de l’université de Paris III. Les étudiants se pressaient à mon bureau, réclamaient des équivalences, contestaient leurs notes d’examens, se plaignaient des cours. Les formulaires s’empilaient, le téléphone sonnait. J’ai réussi à mettre tout le monde dehors. Mis le téléphone sur répondeur. Rangé les dossiers. Je rêvais d’un café noir serré avec deux sucres et une cigarette.

J’ai ouvert la porte et mon espoir d’échapper en douce s’est évanoui. Tu te tenais devant moi serrant tes notes de cours contre ta poitrine. Tu portais une paire de lunettes rondes. Qui t’allaient bien. Elles faisaient ressortir tes lèvres recourbées, légèrement contrariées.

Je t’ai laissée entrer. Je ne pouvais pas faire autrement. Tu étais trop jolie. J’ai tout de même mis un point d’honneur à te signaler que c’était l’heure de ma pause. Tu t’es excusée pour la forme puis tu as posé sur mon bureau des photocopies de diplômes. Ta cousine, qui portait un prénom arabe, Aïcha je crois, avait obtenu son DEUG à l’Institut de Tourisme de Tanger. Elle voulait continuer ses études en Langues Etrangères Appliquées. Elle nous aurait écrit plusieurs fois pour demander une préinscription. Sans succès. Je t’ai écoutée, même si j’avais la tête ailleurs.

−Je voudrais que vous examiniez son dossier. Sans préinscription, ma cousine ne peut pas obtenir son visa étudiant pour venir en France.

Je n’avais absolument aucune idée de la démarche à suivre pour accéder à ta demande car le problème était nouveau pour moi. Mais je n’ai pas voulu me démonter :

−Il n’y a pas de facs au Maroc ?

Du tac au tac, tu m’as répondu :

−Si, mais elles fabriquent des chômeurs.

−Ce n’est pas en vous soumettant au système que vous allez y changer quoi que   ce soit.

Tu m’as jeté un regard noir :

− Qu’est-ce que vous connaissez à notre système pour vous croire en droit de nous dire ce qu’il faut faire ?

Je n’aurais pas pu être plus maladroit. Ces trois années d’oisiveté qui venaient de s’écouler avaient dû m’abrutir. Pourtant, plus je te regardais, plus je te voulais. Derrière ta forteresse de bouquins.

Une voix intérieure m’a rappelé à l’ordre : t’avais promis de ne plus tromper Marie Jo, m’a-t-elle dit. Surtout depuis sa tentative de suicide. Je la revoyais encore, quand j’avais ouvert la porte de sa chambre d’hôpital. Elle était adossée à une pile d’oreillers, le teint laiteux, entourée de ses cheveux comme d’une auréole. Une martyre. J’avais pris sa main dans la mienne et déclaré solennellement que ne n’allais plus jamais lui faire du mal.

Mais là, devant toi, ma petite bédouine au caractère bien trempé, il ne m’en fallait pas beaucoup pour rompre ma promesse.

−C’est quoi votre prénom déjà ? 

−Zohra, pourquoi ? 

−Ecoutez Zohra, je ne sais pas ce que je peux faire pour votre cousine, par contre, je peux vous inviter à déjeuner.

**

Ton image me suivait, comme un air qui trotte parfois dans la tête. J’avais peu d’espoirs de te revoir. J’espérais même ne pas te revoir. Ça m’aurait évité la tentation de tromper Marie Jo pour la énième fois. Et aussi de me rappeler le ton avec lequel tu avais refusé mon invitation à déjeuner. Tu m’avais envoyé un regard furieux comme si, pour une raison qui m’échappe, je t’avais offensée : « Vous savez ce que vous êtes ? Une machine administrative qui broie les êtres. »

On s’est croisé une semaine plus tard. Je déjeunais au restaurant universitaire dans le vacarme des étudiants, le cliquetis de la caisse et les bruits de vaisselle. J’ai levé la tête, la cuillère à mi-chemin devant ma bouche. Tu étais là, debout, devant moi. Tu m’as demandé si tu pouvais t’asseoir. Je t’ai dit : oui bien sûr. Le sourire accroché aux oreilles. Puis tu as ajouté : il n’y a pas de place ailleurs. Tu as posé ton plateau et tu t’es installée. Tes boucles dépassaient de ton chignon retenu par un stylo Bic. Tu as commencé à manger. J’avais les yeux rivés sur le mouvement de tes lèvres. Tu m’as ignoré.

−Vous vous souvenez de moi ? t’ai-je demandé.

−Oui.

−La machine administrative qui broie les êtres.

Tu m’as observé sans sourire. J’ai continué.

−Je ne sais pas ce que j’ai dit comme ânerie, mais j’en suis désolé. Je vais vous avouer une chose. Je suis nouveau et totalement incompétent en matière administrative.

− Qu’est-ce que vous faîtes au secrétariat ?

−Un remplacement pour un congé maternité. Je n’ai jamais été secrétaire de ma vie. Ce n’est absolument pas mon métier.

−C’est quoi votre métier alors ?

−J’étais chargé de TD.

−Vous étiez prof ? m’as-tu demandé avec étonnement.

−Oui. En début de carrière.

Tu m’as jaugé pendant quelques instants, comme si tu t’interrogeais pour savoir si tu devais me croire ou non.

−Vous enseigniez quoi ?

−Anglais et littérature anglo-saxonne.

−Passionnant !

En vérité, je n’éprouvais qu’une passion modérée pour l’enseignement de la littérature classique. En revanche, j’avais toujours rêvé de parler anglais en mâchonnant les mots comme John Wayne sous son chapeau aux rebords recourbés.

−Pourquoi avez-vous arrêté d’enseigner ? Ne me dites pas que c’est parce que vous avez toujours rêvé d’être employé dans un bureau des lamentations ?

Je n’avais pas voulu rentrer dans cette conversation, et encore moins avec une fille que je connaissais depuis si peu, même si ton charme avait déjà commencé à opérer en moi. J’ai hésité avant de te répondre, puis incapable de trouver de formule plus fleurie pour t’expliquer ce qui m’était arrivé, j’ai répondu :

−Je me suis fait virer.

Tes yeux se sont agrandis.

−Oh ! Je suis désolée.

J’ai ajouté :

−À cause d’une fausse accusation.

Un silence gêné s’est installé. Je l’ai balayé d’un geste de la main en annonçant avec énergie :

− N’en parlons plus. C’est temporaire tout ça, et si nous parlions de vous ? Qu’est-ce que étudiez ?

−Je suis en doctorat de communication.

−Vous faîtes une thèse sur quoi ?

−Sur Wittgenstein...philosophie du langage. Vous connaissez ?

−Le Tractacus Logico Philosophicus ?

−Le tractatus, m’as-tu corrigé sans dédain particulier.

Je ne t’enviais pas. Rien qu’à entendre le titre, j’avais envie d’aller me coucher.

Des centaines de thèses similaires prenaient la poussière dans nos archives. J’avais coutume de les feuilleter autrefois pour me tenir au courant.

Le coin de tes lèvres s’est légèrement relevé. Tu as dit :

−Je suis surprise que vous connaissiez. J’ai toujours l’impression désagréable de m’être embarquée dans des recherches qui n’intéresseront jamais personne. 

Au moins, tu étais lucide.

−Mais je vais changer de sujet, as-tu dit, déterminée.

−Vous allez travailler sur quoi ?

−Sur l’image de l’Islam dans le discours des médias.

Le mot Islam a soudain fait émerger dans mon esprit une vision de tes cheveux rebelles capturés, ensevelis sous le tissu d’une burqa. Tes grands yeux noirs saupoudrés de Khöl. Je t’ai demandé quelle était l’origine de ton intérêt pour le sujet. Tu t’es enflammée :

−Parce que ce discours m’énerve. Il est réducteur. Dès qu’on parle des arabes, c’est tout de suite la banlieue, le banditisme, le terrorisme, les voiles. Par contre, les bons côtés, ça, on ignore : le respect des aînés, l’hospitalité, la convivialité. Là-dessus, comme par hasard, pas un mot.

−Vous êtes pratiquante ?

Tu as marqué une pause, interloquée, puis tu as déclaré :

−Ça n’a rien à voir. Vous n’avez rien compris.

Tu as avalé la dernière bouchée de ton dessert, un gâteau au chocolat qui ressemblait à une éponge. Tu t’es levée. J’ai essayé de te retenir :

−Attendez, je vous offre un café ?

−Non merci, il faut que je file !

Et zut ! Comment m’étais-je débrouillé pour paraître aussi idiot ? Tu devais me prendre pour un de ces imbéciles que ciblaient les médias avec leurs discours alarmistes.

Tu t’es arrêtée à la porte du restaurant pour rajuster le col de ton pull. Je me suis précipité pour te rattraper. Fait tomber mon plateau. Bousculé une serveuse au passage.

Je suis arrivé à ta hauteur, haletant. Tu m’as regardé. Ton expression est passée de l’indignation à l’amusement. J’étais ridicule. Mais au moins tu n’étais plus fâchée. Je ne me souvenais plus de ce que je voulais te dire. J’ai hésité puis fouillé dans la poche intérieure de ma veste. J’ai sorti un ticket de métro et tendu la main vers tes cheveux :

−Je peux ?

Tu n’as rien dit.

J’ai retiré le stylo Bic qui retenait tes mèches rondes. Tes cheveux sont retombés autour de ton visage. Tu étais encore plus belle. J’ai griffonné mon numéro de téléphone sur le ticket de métro. Tu as levé la tête. En te tendant mes coordonnées, j’ai murmuré :

−Appelle-moi. 

Tu as souri.  Enfoui mon numéro dans la poche de ton jean. Tu es partie d’un pas pressé. Ton sourire m’a accompagné longtemps.

Pendant que ta silhouette rétrécissait, j’ai réalisé que je t’avais donné le numéro de domicile de Marie Jo. Le seul numéro que j’avais puisque je vivais chez elle. Je n’avais plus qu’à espérer que non seulement tu allais me rappeler, mais qu’en plus, tu allais tomber sur moi.

***

Je suis rentré un soir à pied. Traversé Paris, ses boulevards, ses lumières, ses statues, ses ponts. Il faisait nuit et froid. L’hiver venait de s’installer, s’annonçant impitoyable. J’étais gelé mais ça me faisait du bien. Le stress du travail administratif s’intensifiait de jour en jour, surtout qu’au fil des semaines qui ont suivi la rentrée, nous avons dû faire face successivement aux grèves des profs, aux manifs étudiantes, puis à la grève de la faim de certains étudiants étrangers qui, sans inscription, à la fac ne pouvaient pas obtenir de titre de séjour.

Machinalement, j’ai ouvert la boîte aux lettres et sans regarder le courrier, j’ai escaladé les marches jusqu’à l’appartement de Marie Jo. Celle-ci était assise sur le canapé, les jambes croisées, préparant une commande de chapeaux pour un défilé. Au début de notre relation, j’avais été épaté par le glamour de son métier. Elle me parlait de grands couturiers, de photographes, de mannequins. J’en avais rencontré quelques-uns. Ils m’avaient toisé comme si j’étais un nobody. Un moins que rien.

Les plumes et paillettes qui donnaient à l’appartement de Marie Jo des allures de cabaret ont échoué à m’égayer l’esprit. Même la décoration extravagante à laquelle je m’étais accoutumé m’a agacé. Canapé en velours rouge, peaux de léopard, coussins ethniques, tapis en laine épaisse, tableaux de peintres underground. Elle a posé ses ouvrages à côté d’elle et s’est levée. Elle m’a enlacé :

−Je vois à ta tête que tu as encore eu une dure journée. Je vais te préparer quelque chose à manger.

Je me suis dégagé. Elle était catastrophique en cuisine. J’ai répondu :

−Non, je vais le faire, ça va me détendre.

Je me suis dirigé vers la cuisine qui n’était séparée du salon que par un bar américain. J’ai ouvert les placards. Sorti une boîte de tomates pelées et des spaghettis. Avec un couteau pointu j’ai tenté de percer la boîte sous vide contenant la viande hachée. Elle m’a résisté. Je l’ai poignardée plusieurs fois. Marie Jo a posé une main sur mon poignet.

−Il y a quelque chose qui ne va pas ?

J’ai levé les yeux vers elle, hagard.

− Non, ça va. Je n’avais encore jamais vu l’envers du décor, tu sais.

−Ne t’inquiète pas. Je suis sûre que tu vas finir par retrouver ton statut de prof.

Ce que j’aimais chez Marie Jo, c’était sa foi inconditionnelle en ma capacité à rebondir. Pourtant, cela faisait trois ans que je vivais chez elle, m’accommodant parfaitement du chômage. Je ne m’étais remis à la recherche d’un emploi que récemment, notamment après avoir surpris ses copines lui disant dans mon dos que je n’étais qu’un fainéant, un profiteur et un coureur de jupons. Beaucoup d’entre elles me suspectaient de vivre à ses crochets. Ce qui était en partie faux. Je ne payais pas de loyer certes, mais je participais aux courses et achetais mes propres clopes. Cependant, je m’apprêtais à perdre ce peu de dignité qui me restait car après avoir refusé deux ou trois emplois proposés par l’ANPE, je risquais de me voir retirer mes indemnités.

J’avais d’abord commencé à envoyer des candidatures pour un nouveau poste de prof d’anglais. N’ayant obtenu aucune réponse favorable, j’avais sollicité d’anciens collègues. J’avais dû à la fin me contenter de ce travail de secrétaire. Il fallait peut-être que je renonce à cette carrière de prof à peine entamée. J’étais catalogué, fiché, sur liste rouge. Si j’étais revenu hanter les couloirs de l’université, c’était uniquement dû à une faveur, ce qui ne faisait que rendre mon humiliation encore plus cuisante. Ma plus grande angoisse était de tomber sur mes anciens étudiants. Ce qui m’était quand même arrivé une ou deux fois. Face à leurs questions incrédules, j’avais marmonné : je suis là pour dépanner, rendre service, vous comprenez…

Marie Jo s’est mise à feuilleter le courrier que j’avais posé sur la table :

−Tiens, il y a une lettre pour toi.

Elle me l’a tendue.

Je me suis tourné avec la poêle où tourbillonnait le beurre fondu. J’ai lu :

Pablo Etxeberri, Chez Marie Jo Ségur… 

−Tu sais, on pourrait mettre ton nom sur la boîte aux lettres.

−Ce n’est pas la peine je te l’ai déjà dit.

−Mais pourquoi ?

Je n’en savais rien.

J’avais rencontré Marie Jo aux Bains, la discothèque branchée de l’époque. Lorsque, quelques années auparavant, j’avais quitté la fac en état de disgrâce, je n’avais rien trouvé de mieux à faire que de fréquenter les boîtes de nuit et les milieux nocturnes avec une rare assiduité.

Marie Jo était brune, solitaire et visiblement plus âgée que moi. Elle buvait un Baileys en observant la piste de danse d’un air attentif. Ses yeux avaient un tracé qui rappelait une lointaine origine asiatique. J’étais debout, en face, appuyé contre une colonne qui se voulait de type romain. Le décor de la discothèque était inspiré des thermes antiques. On s’était séduit comme on le fait généralement dans ces endroits là. Son regard était tombé sur moi. Elle m’avait souri. On s’était retrouvé au bar autour d’un verre, puis quelques instants plus tard, dans son lit à s’arracher nos vêtements.

Ce soir là, son regard était tombé sur moi car j’étais dans sa trajectoire. Si j’avais été placé un tout petit peu à droite, ou à gauche, ou encore si j’avais été dissimulé derrière la colonne, elle m’aurait raté et son regard serait tombé sur quelqu’un d’autre. J’aurais pu être Pierre, Paul ou Jacques. Puis, suite à notre première nuit ensemble, je lui avais paru tout à fait acceptable dans le rôle de l’homme de sa vie. Rôle que j’ai tenu pendant trois ans. Chacun de nous y avait trouvé son compte d’une certaine façon. Je n’avais pas grand-chose à faire à part m’occuper d’elle, lui préparer des petits plats, l’accompagner à ses soirées mondaines et inventer sans cesse de nouvelles façons de lui faire l’amour.

Pendant que les oignons ruisselaient en dégageant une odeur grasse et sucrée, je me suis essuyé les mains sur mon tablier et me suis emparé de la lettre. Je l’ai retournée. Décachetée. C’était une lettre imprimée qui commençait par l’entête d’un cabinet d’avocat. Enfin, il me semblait. Ça disait : Maître Joachim Carlosso. J’ai froncé les sourcils. Pourquoi un avocat m’écrirait ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?

J’ai lu la lettre. Puis relu. Et relu encore. J’avais la tête qui tournait. L’image floue de Marie Jo faisait partie du tourbillon. J’ai vacillé. Je me suis rattrapé au rebord de la table. Le monde s’est graduellement stabilisé. La bouche de Marie Jo s’ouvrait et se refermait. Aucun son ne passait à travers le bourdonnement dans ma tête. Il fallait absolument que je m’assoie.