II -
Madiana

Par un admirable clair de lune, sur une terrasse dominant la Rance, ce joli fleuve aux rives si pittoresques qui, après avoir pris sa source aux monts Menez, cœur de la Bretagne, vient se jeter dans la mer entre Dinard et Saint-Malo, une femme à la beauté troublante, vêtue d’une tunique de soie blanche, ses splendides cheveux noirs dénoués sur ses épaules aux reflets d’ambre, se tenait debout, près du parapet qui avait conservé la dentelure de ses vieux créneaux.

Son regard, perdu dans le vague, semblait dédaigner ce beau paysage fait d’eau miroitante et de collines aux verdures estompées d’ombre qui s’offrait à elle comme pour l’envelopper de sa délicieuse poésie.

Immobile, les yeux levés au ciel en une attitude extatique, elle semblait interroger les étoiles... et n’eussent été le rythme régulier qui soulevait légèrement sa poitrine et, par instants, le frémissement de ses narines aspirant l’air de la nuit où se mélangeaient les senteurs de la brise marine et le parfum pénétrant de la campagne environnante, on eût dit une de ces statues étranges, féeriques, telles que la tradition veut qu’autrefois, sous leurs baguettes magiques, les enchanteurs faisaient jaillir d’une source cristalline ou d’une prairie en fleurs.

Tout était en elle grâce et harmonie... On eût dit une perle de l’Orient enchâssée dans un bijou serti par le plus artiste des orfèvres de France.

Mais ce qu’elle avait de plus beau, c’étaient ses yeux.

D’un noir de velours, caressants et doux, ils exprimaient une fierté native qui révélait ses hautes origines. Il semblait qu’ils eussent été créés uniquement pour exprimer les plus nobles sentiments... et leur rayonnement superbe annonçait beaucoup plus la fille des dieux que la compagne des hommes.

Près d’elle, sur un banc, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, mais dont le mâle visage aux tempes blanchies révélait, sous son masque tourmenté, une vitalité intense, la contemplait en silence avec une expression d’ardent amour.

Tout à coup, la jeune femme tressaillit... Un cri lui échappa... Son visage se crispa et ses yeux si limpides s’assombrirent d’épouvante...

D’un bond, Marcof s’était levé ; et, l’attirant dans ses bras, il lui demandait d’une voix dont il s’efforçait de tempérer la rudesse naturelle :

— Qu’as-tu, Madiana ?

Celle que Marcof avait appelée de ce nom doux comme le chant d’un oiseau des îles répondit en un français à peine teinté d’un léger accent exotique :

— Je viens de voir une ombre rôder au pied de la terrasse.

Marcof se pencha... La berge, que la marée basse laissait à découvert, était déserte. Au loin, venant de la mer, un petit canot traçait sur le fleuve un paisible et silencieux sillage.

— Tu vois, fit-il constater, il n’y a rien... sauf là-bas, une barque de pêche qui sans doute regagne l’anse de Saint-Suliac.

— Si, si, j’en suis sûre... insistait Madiana... J’ai vu... j ai vu !

— Encore ces vilaines idées !

Et Madiana, appuyant sa tête contre la robuste poitrine du marin, fit avec une expression d’effroi indicible :

— Sans cesse je revois ces hommes, ces bourreaux prêts à me frapper !

— Tu n’as rien à craindre... rassurait Marcof... N’avons-nous pas mis entre eux et toi la distance infinie des océans ?

— Tu les connais, insistait Madiana... Ils sont capables de toutes les ruses... aussi bien que de toutes les infamies... Ils disposent de moyens surnaturels... Ils ont juré de me faire périr !... Ils me tueront !... Pierre, ils me tueront !...

— C’est impossible... puisque je suis près de toi.

— Oh ! Oui, ne me quitte pas... ne me quitte jamais ! Je ne suis vraiment tranquille que lorsque je suis avec toi, à bord de la corvette... au milieu de tes braves matelots... Là, je n’ai peur de rien, pas même des risques de la bataille... des dangers de l’abordage... parce que je suis sûre que tu seras toujours vainqueur !...

Et, étendant la main vers le château qui profilait, au fond de la terrasse, sa masse sombre flanquée de deux tourelles, elle poursuivit :

— Mais là... dans cette grande maison, je tremble... La nuit, il me semble que j’entends des pas... que je vois des fantômes errer dans les escaliers... parmi les couloirs. Oh ! Pierre, nous repartirons bientôt sur ton beau navire. C’est là seulement, près de toi, au milieu de tes marins qui m’aiment comme une sœur et me respectent comme une reine, que je suis parfaitement heureuse !

« Toutes les visions qui me hantent ici, toutes les craintes qui m’obsèdent disparaissent aussitôt au souffle du vent, au bercement de la mer... Tandis que, dans cette maison, si bien gardée que j’y sois par toi, j’ai peur... j’ai toujours peur... car j’ai le pressentiment qu’il m’y arrivera malheur !

— Calme-toi, je t’en prie...

— Emmène-moi, Pierre, je t’en supplie, emmène-moi...

— Nous partirons bientôt... dans quelques jours...

— Demain.

— Eh bien ! Oui, demain... je te le promets...

— Merci !

Approchant ses lèvres du front fiévreux de la jeune femme, Marcof y déposa un long baiser.

Puis il reprit :

FIN DE L’EXTRAIT

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