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L'Unique et sa propriété

par Max Stirner

Prix : 1,99 €
ISBN : 978-1-909053-75-5
Nombre de pages : 365 pages
Langue du livre : français

Thème : Idées

« L'Unique et sa propriété » est un essai philosophique de Max Stirner publié en 1844. Pour les libertariens, les anarchistes, les individualistes de tous bords, « L'Unique et sa propriété » est un des ouvrages de référence, voire l'ouvrage fondateur qui pense et conceptualise la nécessité de la liberté de l'individu face au collectif. Mais « L'Unique et sa propriété », c'est avant tout le plus magnifique travail de déconstruction des valeurs morales, sociales, institutionnelles évidentes sur lesquelles notre société moderne est fondée et qu'elle a dangereusement oublié de questionner. C'est aussi le plus bel ouvrage de démolition de l'Etat.

L'Unique et sa propriété, un ouvrage iconoclaste

« L'Unique et sa propriété » s'inscrit à la suite des œuvres philosophiques et politiques qui marquent le Dix-Neuvième siècle et surtout le Dix-Neuvième siècle allemand. L'auteur de « L'Unique et sa propriété » (Der Einzige und sein Eigentum), à la différence des philosophes allemands du Dix-Huitième siècle, regarde la philosophie à travers la philosophie de l'histoire. Hegel est passé par là. Ce qui fait l'originalité de « L'Unique... », c'est que c'est un ouvrage démonstratif, sans être démonstratif. Point de ces structures pesantes, étouffantes, qui façonnent l'opinion du lecteur en utilisant la structure, la logique, la linéarité du raisonnement infaillible, construisant ainsi une soi-disant objectivité qui dissimule une opinion aussi tranchée que la hache. Pas de ces artifices dans « L'Unique... » : l'opinion de Stirner est extrême, mais elle est honnête. Il donne son point de vue sans chercher à obtenir le consentement. Ainsi, si ce n'était un ouvrage philosophique, si certaines des pages n'étaient si ardues, si le style en était un plus léger, ce serait probablement un pamphlet. D'abord, pour ceux qui le cherchent, il y a de l'humour dans « L'Unique... », un humour qui peut sembler bien caché, mais des petites piques, des petites attaques personnelles, contre Hegel, Feuerbach, Proudhon..., quelques jeux de mots, quelques pirouettes. Il y a un côté primesautier dans « L'Unique... » qui n'apparaîtra pas forcément à la première lecture. Parce que Stirner est un gai triste. Un pessimiste amusé. Il n'a aucune vélléité de refaire le monde, il ne cherche qu'à en démonter les fondements. Stirner ne s'écoute pas trop parler. Son ouvrage est une mise au point sur deux ou trois millénaires de tyrannie sociale consentie.

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La structure

La structure de l'ouvrage est simple et déroutante à la fois. L'essai se compose de deux parties, L'Homme, qui passe en revue l'évolution des idées morales, et donc de la contrainte sociale depuis les Anciens jusqu'aux Modernes, et Moi, qui examine la Propriété (pas du tout dans le sens Proudhonien), le Propriétaire, et conclut avec L'Unique. Dés le début, les grandes idées, qui sont autant de critiques sur l'enfermement millénaire de l'individu dans le carcan social, sous l'assaut croisé de la morale, portée par la religion, le système politique et donc l'Etat, ces idées sont mises en avant, elles reviendront, de plus en plus détaillées.

En première partie, Stirner étudie l'histoire des croyances, et la relation de l'homme à la religion, à l'autorité, à son créateur supposé. Pour Stirner, toutes ces entités auprès desquelles l'homme choisit de se plier, Dieu, religion, société, morale, Etat, sont fictives et n'existent que dans son imagination. Il va même jusqu'à assimiler la croyance en Dieu à la croyance aux fantômes. Il va plus loin. L'humanisme, athée ou non, est une métamorphose de la religion chrétienne. L'Homme a remplacé Dieu, et ce faisant, a fondé une entité abstraite, qui est supposée être Moi, mais existe en dehors de Moi. Le Moi abstrait, ce n'est pas Moi. Ce déplacement du Sacré ne nous rend pas plus libres, bien au contraire.

Dans la deuxième partie, Stirner échafaude son nouveau système de perception, sa nouvelle conception du monde. Il prône l'égoïsme, la liberté individuelle, le Moi au dessus de tout, et surtout il abat cette entité fictive qu'on appelle l'Homme. La vie en société devrait être fondée sur des accords tacites et révocables, une association d'individus la moins stricte possible. Mais avant tout, Stirner émet une des critiques les plus radicales de l'Etat.

La force et la cohérence de « L'Unique... », c'est aussi le refus de l'esprit de système. Stirner abat pan après pan les armatures oubliées de notre système de perception, ces armatures jamais remises en cause qui nous font progressivement tout accepter, puisque l'Abstrait, l'Idéalisé, ont finalement toujours dans notre monde une puissance et une légitimité plus grandes que l'individu : l'Etat, l'entreprise, la religion, la famille, la victime, le bourreau... Nous vivons entourés de fantômes, mais nous ne les voyons plus. Et si c'était ça, la mission de Stirner, chasseur de fantômes ?

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Les Anciens et les Modernes, la critique de la Religion

Stirner passe en revue l'histoire philosophique du monde : les Stoïciens, les Sceptiques, etc... et conclut : « Les anciens, dans leur lutte avec le monde, dans leurs efforts pour délivrer l'homme des liens pesants qui l'enveloppent et l'attachent à autre chose, en vinrent à chercher la dissolution de l'Etat et à donner la préférence à tout ce qui est d'ordre purement privé. La chose publique, la famille, etc..., prises comme rapports naturels, sont d'odieuses entraves qui amoindrissent ma liberté spirituelle. »

Quand il étudie les Modernes, c'est-à-dire à partir du Christianisme, il écrit : « Pouvons-nous admettre que notre être soit mis en opposition avec nous-mêmes, que nous soyons divisés en deux moi, l'un essentiel, l'autre inessentiel ? Ne retournons-nous pas à cette triste misère de nous voir bannis de nous-mêmes ? ». Et la raison de cette réalité bien triste, la raison de cette propension qu'a l'homme à chercher le Moi en dehors de lui-même, se détournant ainsi de son « vrai » Moi, c'est la suivante : « Autour de toi, près ou loin, le monde n'est que fantômes. ». Le problème de l'emprise de la religion et du christianisme sur le monde, c'est que « Tout ce qui n'apparaît n'est que la manifestation d'un esprit intérieur, est une apparition de fantôme, le monde n'est pour toi qu'un monde d'apparences derrière lequel s'agite l'esprit. ». Et le problème de l'ère moderne, tous ces fantômes dont l'acceptation nous désincarne : « Ces pensées tiennent ferme, inébranlables comme les chimères des fous, et celui qui les met en doute attaque le sacro-saint. Oui, l'idée fixe, voilà véritablement ce qui est sacro-saint. ».

Mais le gros problème hérité des Modernes, c'est bien l'internalisation de Dieu dans l'humain. Car, derrière les fantômes, nous apercevons la réalité : l'humain est devenu l'Humain parce qu'il a été divinisé. Et l'Etat, c'est simplement la nouvelle Eglise. C'est pour ça que les attaques contre la religion ou même contre l'Eglise dans le monde occidental moderne sont sans substance, ce ne sont que des leurres qui servent à amuser la populace, à attirer son regard ailleurs, loin de la réalité. En effet, « On peut chasser Dieu de son ciel et le dépouiller de sa transcendance, la victoire est bien incomplète s'il a trouvé un refuge dans l'homme et s'il est gratifié d'une indestructible immanence. ». D'ailleurs, la preuve que tout ceci est un leurre, c'est que, depuis la divinisation de l'homme en Homme, avec l'Etat devenu la nouvelle Eglise, « Les mêmes gens qui s'opposent au christianisme comme principe de l'Etat, qui combattent ce que l'on appelle l'Etat chrétien, répéteront à satiété que la morale est la clef de voûte de la vie sociale et de l'Etat. »

La morale, aussi évidente aux néobourgeois que l'eau pour le poisson, cette morale n'est que la transposition du nouveau dogme. Il n'y a rien qui ne soit pas religieux dans notre monde de 2012 soi-disant athée. Nous irons même plus loin (plus loin que Stirner...) : la morale progressiste dont on abreuve les masses est une nouvelle étape dans l'histoire de la religion chrétienne, mais ce sont exactement les mêmes principes qui sont en action. C'est au nom de l'amour que l'on accepte ou que l'on encourage les évolutions sociales actuelles, mariage pour tous, fin de vie, adoption, procréation assistée, comme c'est au nom de l'amour que l'on ne fait rien pour empêcher la ruine financière qui s'annonce, et dont l'issue sera soit la faillite (provisoire, certes), soit des sacrifices incalculables imposés aux pauvres et aux classes moyennes, avec une tiersmondisation accélérée de la société. Comprendre notre société à travers des prismes économiques ou selon une lecture de l'histoire politique est insuffisant. Seule une lecture religieuse parvient à en démonter les mécanismes.

D'ailleurs, « ce n'est qu'à partir du moment...où le pouvoir absolu et personnel fut persiflé et poursuivi, que la morale put apparaître en opposition à la religion. ». C'est parce qu'il y a déjà eu une nouvelle réforme, entre 1966 et 1975, mais qu'elle n'a pas été annoncée, ou commentée comme telle. Pour Les Editions de Londres, nous ne sommes pas sortis de l'ère religieuse.

Et pourquoi ? Parce que l'homme s'est fait Dieu. « Nous touchons ici à la folie séculaire du monde qui n'a pas encore appris à se passer de l'esprit prêtre : vivre pour une idée et créer, produire pour elle, telle est la mission de l'homme, sa valeur humaine se mesure au développement qu'il apporte à sa tâche. ». Et ceci explique tous nos comportements, notamment notre compassion pour les groupes abstraits, les victimes, les pauvres, les minorités, les exclus, etc... Et notre acharnement contre les individus qui bafouent la morale moderne. « L'homme n'est pas une personne, mais un idéal, un fantôme. » Car pour les dogmatiques qui peuplent nos sociétés, « toutes les idées deviennent pour eux des causes sacrées, exemples : les droits civiques, la politique, la chose publique, la liberté de la presse, le jury, etc... ».

Stirner revient ensuite sur l'histoire des religions, et cite Bruno Bauer : « La Réforme ayant eu pour œuvre de séparer, d'abstraire le principe religieux de l'art, de l'Etat, et de la science, de le libérer de ces puissances avec lesquelles il s'était associé, aux temps primitifs de l'Eglise et dans la hiérarchie du Moyen-Âge, les tendances théologiques et ecclésiastiques qui sortirent de la Réforme ne furent que la réalisation logique de cette séparation du principe religieux des autres puissances de l'humanité. »

Par moments, Stirner atteint un certain lyrisme, alors qu'on lui reproche souvent d'être un peu ardu : « et c'est seulement l'anxiété du christianisme tourmenté du besoin de rendre visible l'invisible, de donner un corps à l'esprit, qui a créé le fantôme ; ce fut le gémissement craintif de la foi aux fantômes. ».

Et à ceux qui prétendent que Stirner est trop verbeux, quel meilleur résumé de l'histoire des religions : « Les temps préchrétiens et chrétiens poursuivent des buts opposés : ceux-ci veulent idéaliser le réel, ceux-là réaliser l'idéal. ».

Et il résume une nouvelle fois sa pensée par cette formule (pas notre faute si nous aimons les formules, et que nous refusons de paraphraser la pensée de celui qui exprima ses idées mieux que nous) : « Christ est le Moi de l'histoire du monde...si, dans la conception moderne, c'est l'Homme, c'est que le symbole du Christ s'est transformé en celui de l'Homme. »

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La critique de l'Etat

Mais le gouvernement de la morale, est-ce mieux ? Si l'Etat protège mes intérêts, en quoi l'Etat ne serait-il pas bon ? « vit-on plus aisément sous le gouvernement des gens moraux ? On n'est pas plus assuré de sa vie, sauf que l'on est pendu suivant les formes du droit, on est moins sûr de son honneur, et les couleurs nationales flottent en évidence. »

Et Stirner de poser une question: « Suis-je libre du despote quand, ne craignant plus la tyrannie personnelle, je redoute de porter atteinte au respect que je m'imagine lui devoir ?...l'époque moderne...s'est bornée à transformer les objets existants, le despote réel, etc...en objets représentés, en concepts devant lesquels le vieux respect, loin de perdre, s'est accru en intensité. «

Le problème de l'Etat, c'est que, sous couvert de justice, de garantie d'égalité, de protection des libertés, tout ce qui vient naturellement à l'esprit après deux siècles de propagande (car tout assénement répétitif et sans questionnement d'un dogme est de la propagande...), que ce soient l'enseignement de la Révolution française, Le contrat social, tout ce qui nous conditionne à abdiquer notre liberté envers le collectif et ce au nom de la liberté, tout ça n'a plus de sens, car l'Etat avant tout récompense l'obéissance. « Il protège l'homme non pas suivant son travail, mais suivant son obéissance (loyalisme) suivant qu'il exerce les droits qui lui sont conférés par l'Etat, conformément à la volonté, c'est-à-dire aux lois de l'Etat. »

Stirner démonte magnifiquement ce qu'est la laïcité. Et nous disons déjà aux gardiens du temple que nous n'avons rien contre le principe de laïcité. En revanche, nous aimons appeler un chat un chat, et la laïcité est devenue une croyance religieuse, la croyance en la sacrosainteté de l'homme. Si on réfléchit en ces termes, alors le débat sur l'intégration de l'Islam à la structure laïque devient une querelle religieuse. Ma foi contre ta foi. Opposer ce que font les chrétiens en terre laïque aux obligations des musulmans est un faux débat, emprunt d'une forme d'hostilité ; les chrétiens en terre française ont vu la substance de leur foi vidée depuis que l'homme a pris conscience de son essence divine, la chrétienté a une nouvelle incarnation : l'Etat. Stirner le dit ainsi : « La religion de l'Etat n'est que la dernière métamorphose de la religion chrétienne. »

Mais Stirner ne s'arrête jamais ; il annonce aussi "La pensée unique" de Jean-François Kahn, lisez, c'est extraordinaire, écrit en 1844 ! « il faut que toute opinion personnelle soit abolie ou rendue impersonnelle. A la personne il n'appartient aucune opinion ; mais de même que l'on a transféré la volonté personnelle à l'Etat, la propriété à la société, de même l'opinion individuelle doit être transportée à un être général, à l'homme, et devenir par là une opinion générale. ».

Et il préfigure aussi la critique de Kahn sur le néo-libéralisme, quand bien avant tout le monde (enfin, ceux que nous connaissons...), il dit :« le libéralisme se manifeste encore comme religion quand il exige le zèle de la foi pour cet être suprême. ». Et il comprend déjà le traitement que fera l'Etat-puissant à tous ceux qui refusent sa toute-puissance, parce que la force tyrannique de l'Etat, c'est qu'il fait de l'arbitraire en toute objectivité, puisque l'Etat est une élévation, une idéalisation du réel humain ; voyez un peu : « Mais bien que tout non-homme soit un homme, l'Etat l'exclut pourtant, c'est-à-dire l'enferme et fait d'un membre de l'Etat un prisonnier (sous le régime communiste, la prison devient la maison de fous ou la maison de santé). ».

En effet, par nature l'Etat porte en lui les germes de la tyrannie. « Tout Etat est une tyrannie, que ce soit la tyrannie d'un ou de plusieurs... ». Et avant tout l'Etat est une immense falsification, non point l'institution qui permet de protéger les rapports sociaux, « Le rôle de l'Etat, c'est l'exercice du pouvoir, et il appelle son pouvoir « droit », celui de l'individu « crime ». ».

L'autre problème, c'est que l'Etat est difficilement révocable. Une fois installé, comment le déloger ? « Nos sociétés et Etats sont sans que nous les fassions ; ils sont rassemblés sans que ce soit notre fait, ils sont prédestinés et subsistent ; autrement dit, ils ont une constitution propre, indépendante, ils sont contre nous, les égoïstes, l'indissolublement existant. ».

Mais c'est la vision faussée des dynamiques sociales qui rend l'Etat si insupportable et dangereux, et au minimum contreproductif (les mêmes reproches pourraient être faits aux grandes organisations, voir Illich) : l'Etat est une sorte de métaphore de la morale occidentale moderne, une entité abstraite qui veut tout contrôler. « L'Etat ne peut pas supporter que l'homme soit en rapport direct avec l'homme ; il faut qu'il marche entre eux comme intermédiaire, il faut qu'il intervienne.... ».

Le problème de la logique ultime de l'Etat, c'est que, s'il est bon et s'il nous veut du bien (rappelez-vous, c'est l'Etat le souverain, pas son représentant élu ou non), alors, à quoi servent des contre-pouvoirs, puisque par définition ces contre-pouvoirs se mettraient sur la route de celui qui nous veut du bien ? Notre opinion est tranchée. L'Etat ne nous veut pas du bien. Et seuls les contrepouvoirs sont garants de libertés, mais ces contrepouvoirs sont l'œuvre d'une révolte.

Mais que l'on ne s'y trompe guère, Stirner s'en prend à toutes les tyrannies. Ce qui le distingue des anarchistes, c'est qu'il critiquerait volontiers leurs solutions, communautés, retour aux institutions du Moyen-Âge... « L'esprit de la corporation a soin, par d'autres moyens encore, qu'il ne germe pas de pensée libre...

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Critique de la Révolution française

On ne peut pas taxer Stirner d'amour pour le tyran, le monarque, les systèmes de cœrcition. Pourtant, Stirner est un des premiers à émettre des critiques sur la Révolution. Pour lui, en supprimant le pluralisme des institutions, imparfaites certes, de l'Ancien régime, « la Révolution transforme la monarchie limitée en monarchie absolue. ». Mais Stirner voit les deux côtés de la pièce : il reconnaît que l'Ancien Régime « maintenait l'individu dans la dépendance de véritables petites monarchies. ». En revanche, la Révolution a créé « une monarchie beaucoup plus parfaite et plus absolue, et le principe des classes, antérieurement dominant, le principe des petites monarchies inférieures à la grande s'effondre entièrement. ». Et il ajoute : « Ce n'est pas l'homme individuel –celui-là seul est l'homme- qui devint libre, mais le bourgeois, le « citoyen »... ».

Toutes les notions, couramment acceptées comme évidentes, et dont le sens se sépare de plus en plus de la réalité à la façon d'une faille sismique, toutes ces notions sont à la base flouées. Liberté : la liberté n'existe que pour celui qui sert la société et l'Etat, puisque l'Etat est le garant de ma liberté. Ainsi, plus j'obéis, plus je sers, plus je suis libre. La liberté, c'est mon esclavage. Egalité : l'égalité est une égalité abstraite, une égalité des Droits théoriques, lesquels sont fondés par les Lois, émises par ceux qui ont fondé le système leur permettant d'accaparer, de perpétuer, de monopoliser le pouvoir, par des moyens cœrcitifs, de privation de libertés, ou de violence. Fraternité : une fraternité toute théorique, puisque nous ne sommes frères que par l'intermédiaire de l'Etat, lequel a supprimé et supprimera toujours tous les intermédiaires. Et l'Etat fait tout pour éliminer les mécanismes interrelationnels naturels qui lui font concurrence. Et nous ne vivons même plus en Etat de Droit, ou plutôt les fondations sur lesquelles sont assises l'Etat de Droit menacent de s'écrouler, et ce grâce au même Etat, qui ainsi ne croît même plus dans l'Etat de Droit qui assure sa légitimité, et est déjà de facto totalitaire. La parodie actuelle de création des Lois, qui existent bien plus comme des Diktat à répétition, allant dans à peu près toutes les directions, sauf celle qui garantit ma liberté.

C'est ainsi que le progressisme dans notre monde moderne est avant tout corrélé en la foi dans l'omniscience et la toute-puissance de l'Etat. Je dois croire que l'Etat peut tout, si j'ai un doute, je n'ai pas la foi. La logique de ce système, c'est évidemment la réduction de la sphère privée, l'intrusion croissante de l'Etat dans tous les domaines de la vie privée, toujours avec les meilleures intentions : protéger les enfants des parents (violence, services sociaux...), protéger les individus contre eux-mêmes (tabac, alcool, ceinture de sécurité, limitations de vitesse...), légiférer les rapports sexuels (interdiction de la prostitution, pénalisation des clients...), protéger les enfants des adultes (contrôles de police pour accompagner les enfants...), protéger la société contre ceux qui ne paient pas leurs impôts (renégociation des traités fiscaux, échanges de fichiers, accès aux fichiers bancaires...), protéger la société contre les terroristes (sécurité aux aéroports, scans des individus, fichage, écoutes...), etc... Il est aisé de démontrer les bonnes intentions pour chaque mesure. Mais si on considère l'ensemble des mesures, et l'amenuisement du champ de liberté privée qui en résulte, on ne peut pas vraiment appeler cela de la liberté, mais une vie privée qui s'apparente à un quartier de haute sécurité, ce que le même Etat s'échine à me présenter comme la seule liberté possible. Il n'y aucun doute. Ma liberté, pour l'Etat, c'est que je n'en ai plus. C'est le totalitarisme.

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L'égoïsme salvateur

Humblement nous ne sommes pas d'accord avec les critiques de Stirner. La critique qui lui est faite par ceux qui s'y intéressent, c'est que son système n'est pas applicable. Mais c'est un non-sens. L'égoïsme, c'est la réaction libératrice qui nous protège de la tyrannie. « L'Unique... » n'est pas un nouveau système, c'est ce qui nous délivre et nous protège des systèmes. L'égoïsme est une façon de travailler la vie sans imposer nos opinions aux autres, ni nos vues subjectives sous couvert d'objectivité aux générations suivantes. L'égoïsme, c'est la non-hypocrisie.

Et Stirner de dire : « C'est pourquoi n'aspirons pas à la vie commune, mais à la vie à part. Ne cherchons pas la communauté la plus vaste, la société humaine, mais ne cherchons en autrui que des moyens et des organes dont nous usons comme de notre propriété ! »

D'ailleurs, Stirner sait qu'il a affaire à forte partie, il sait qu'il ne peut pas gagner, mais son but est de délivrer un message, de semer les germes d'une révolte des esprits libres, pas de refaire un monde nouveau à coup sûr aussi tyrannique que celui qu'il prétendra abattre : « mais je considérerai souriant l'issue du combat, souriant je placerai mon bouclier sur la dépouille mortelle de mes pensées et de ma foi, souriant je triompherai si je suis battu. Tel est précisément l'humour de la cause. ».

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Influence de Stirner

Ce sujet mériterait trois ou quatre volumes. Alors, nous nous en tiendrons à quelques lignes : nous pensons que la clairvoyance et la destruction radicale de l'esprit de système effectuée par Stirner fut à l'origine de tous les assauts et de sa mise à l'index. C'était trop. Nietzsche le lut et dut nécessairement s'en inspirer. Marx construisit une partie de sa critique en réaction à l'œuvre de Stirner. Et les anarchistes sont probablement ceux qui furent le plus influencés mais aussi le plus honnêtes avec le philosophe berlinois. Ils l'intégrèrent dans leur genèse intellectuelle sans s'offusquer des critiques multiples que Stirner faisait à leur encontre. Ce qui montre encore une fois la grande différence entre le système ouvert et fluide des anarchistes, et celui fermé, dogmatique de Marx et des communistes.

Rarement un livre, issu en droite lignée de l'hégélianisme, mais qui en fait la critique, qui en prend presque le contrepied, eut une telle influence sur autant de courants philosophiques. Et pourtant, ce livre, qui fit beaucoup de bruit à sa sortie, manqua disparaître dans l'oubli. Il fut redécouvert. Mais il faut le diffuser. La lecture de « L'Unique et sa propriété » est un exercice nécessaire en démocratie. A l'un des plus grands mensonges de notre système démocratique, « Nul n'est censé ignorer la loi », Stirner répond : refusons les lois de l'être abstrait, déshumanisé, tout-puissant, l'Etat qui a remplacé, qui est devenu l'Eglise.

© 2012- Les Editions de Londres

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