• Partager sur Facebook
  • Imprimer.

Le salariat

par Kropotkine

Prix : 0,99 €
ISBN : 978-1-909053-31-1
Nombre de pages : 30 pages
Langue du livre : français

Thème : Idées

« Le salariat » est un texte politique et économique de Kropotkine publié en 1889, à l'origine une brochure tirée de La conquête du pain.

Les grandes idées du salariat

Dés le début de ce court texte, Kropotkine nous rappelle que les collectivistes commettent une double erreur : « Tout en parlant d'abolir le régime capitaliste, ils voudraient maintenir, néanmoins, deux institutions qui font le fond de ce régime : le gouvernement représentatif et le salariat. » Il parle ensuite brièvement de son sujet favori, la faillite des instances modernes de représentation démocratique, et revient sur l'origine du régime parlementaire, invention selon lui de la bourgeoisie pour « tenir tête à la royauté », et qui, même pour ses concepteurs les bourgeois de fin du Dix Huitième siècle, ne saurait prétendre à représenter la nation ou la cité. A ce propos, il faut lire notre préface sur Dieu et l'Etat de Bakounine dans lequel nous faisons une critique de la représentation parlementaire soit-disant démocratique en utilisant notamment certaines des idées de Cornelius Castoriadis ; selon Castoriadis, si le gouvernement de la cité est l'affaire de tous, alors tous doivent être aptes à gouverner, c'est dans l'intérêt de la cité, puisque cela forme les citoyens, et c'est la seule justification logique du principe majoritaire ; ainsi, et rien que pour cela, l'idée que des électeurs choisissant parmi un nombre limité de candidats formatés, manipulés, par les partis, afin que leurs intérêts soient représentés s'apparente à la démocratie est une absurdité. Ou encore un mensonge sacralisé en tabou grâce à l'habile utilisation d'épouvantails (dictatures, régimes communistes...).

Puis Kropotkine examine l'idée selon laquelle il est logique ou justifié de payer l'ingénieur plus que l'ouvrier, le contremaître plus que le mineur... Et il explique : « Etablir cette distinction, c'est maintenir toutes les inégalités de la société actuelle. C'est tracer d'avance une démarcation entre les travailleurs et ceux qui prétendent le gouverner. C'est toujours diviser la société en deux classes bien distinctes : l'aristocratie du savoir, au-dessus de la plèbe des mains calleuses ; l'un vouée au service de l'autre. » Si nous pensons qu'une application littérale de ces principes peut nous donner le régime maoïste avec ses résultats humains et économiques catastrophiques, nous pensons aussi que la segmentation des salaires par la soit-disant difficulté des tâches ou pire encore par le biais d'une sorte de hiérarchie de l'éducation est une convention sociale dont la remise en question n'est pas inutile. Puisque l'on voit les résultats de la soit-disant méritocratie dans notre monde faussement égalitaire : « Le grade universitaire a remplacé l'acte de naissance du noble de l'ancien régime. »

Et Kropotkine d'aller toujours plus loin dans sa critique, et c'est d'ailleurs là où l'on voit le conservatisme dogmatique des Marxistes comparé à la réflexion créative et révolutionnaire du prince Russe : « Pour nous l'échelle des salaires est un produit complexe des impôts, de la tutelle gouvernementale, de l'accaparement capitaliste- de l'Etat et du Capital en un mot. » Et il livre enfin son opinion, sans pour autant apporter de solution qui emporte l'adhésion des Editions de Londres : « Aucune distinction ne peut être faite entre les œuvres de chacun. Les mesurer par les résultats nous mène à l'absurde. Les fractionner et les mesurer par les heures de travail, nous mène aussi à l'absurde. Reste une chose : ne pas les mesurer du tout et reconnaître le droit à l'aisance pour tous ceux qui prendront part à la production. », avant de délivrer un message dont la modernité nous saisit comme à chaque fois que nous lisons Kropotkine : « Et si la société bourgeoise dépérit, si nous sommes aujourd'hui dans un cul-de-sac, dont nous ne pouvons plus sortir sans porter la torche et la hâche sur les institutions du passé- c'est précisément à cause d'avoir trop compté, ce qui fait le compte des gredins. C'est à cause de nous être laissé entraîner à ne donner que pour recevoir, d'avoir voulu faire de la société une compagnie commerciale basée sur le doit et l'avoir. » Puis il nous annonce la suite, c'est-à-dire une société où l'Etat se substituera à la solidarité commune pour faire l'aumône au pauvre, « à celui qui voudra reconnaître son infériorité », notre société.

Retour en haut de page

L'impérieuse nécessité de repenser les relations du travail dans l'économie moderne

Si la critique de Kropotkine a l'avantage de renverser des idoles confortablement installées sur leur socle, des idoles que plus personne n'ose déboulonner à moins d'être taxé d'idéalisme communautariste (nous vivons vraiment dans une société où le langage avec ses codes rigides s'est substitué à toute forme de pensée : regardez les couplets de mots ; commune/bien, communiste/bof, communautariste/mal...), nous pensons que Kropotkine a raison, et pourtant nous sommes des enfants du Libéralisme du Dix Huitième siècle ! Il n'offre pas de solution pratique, mais sa critique soulève des problèmes réels dont notre société ne doit plus faire l'économie.

Il faut à notre époque repenser radicalement la nature des relations du travail. Ces relations sont issues de la Révolution Industrielle, revues et corrigées par la création du Welfare State en réaction aux mouvements politiques ouvriers du début du Vingtième siècle, et révisées avec la mouvance humaniste issue de la Résistance, et du CNR. Mais voilà, si les principes tiennent toujours, cela ne marche plus ! Le monde a tellement, radicalement changé : révolution technologique, déclin de l'industrie, essor des services, financiarisation, mondialisation, nouvelle division des termes de l'échange, structuration géographique sectorielle de l'économie mondiale, mais aussi nouveaux problèmes liés à la problématique énergétique et environementale, toutes deux liées évidemment...La liste serait trop longue. Nous avons décidé d'exposer sept réalités qui sous tendent tout l'édifice social, économique, et étatique, et qui selon nous le rendent à peu près...caduc.

Réalité 1 : liberté en dehors du monde du travail, pas de liberté en dedans :en dépit de la tyrannie douce à laquelle nous nous astreignons complaisamment avec le glissement progressif de la sphère privée dans la sphère publique, conséquence logique de la tyrannie de l'Etat sur nos existences, nos libertés publiques sont historiquement fortes ; nous pouvons nous exprimer à peu près librement, voter, protester, râler ouvertement, à condition que l'on ne touche pas au portefeuille de l'Etat. Certains iraient même jusqu'à affirmer que l'autorité disparaît à peu près partout, place publique, petits délits non punis par la police, école...En revanche, dans ce monde en apparence libre il existe toujours une sphère où l'autorité exerce ses droits, et voire en abuse abondamment, le monde de l'entreprise. Malgré les lois, l'entreprise peut vous faire à peu près ce qu'elle veut : contrainte morale, ordres, règles infinies, punitions, sanctions, surveillance, licenciement, et annihilation économique, sans parler du recrutement, véritable exercice de conformisme social qui ferait pâlir Zola.

Réalité 2 : une liberté de moins en moins réelle pour la majorité des gens ; la combinaison d'un système capitaliste fondé sur une consommation débridée, rendue possible, grâce à la complicité des médias qui organisent la propagande, des sociétés privées et de l'Etat qui en profitent, par la dette généralisée, publique, pour injecter plus d'argent dans l'économie sans possibilité d'équilibre, et d'un marché de l'emploi qui exclue ou précarise une part croissante de la population, cette combinaison nous conduit vers un servage moderne : l'homme et la femme y sont condamnés à vendre leur force de travail afin de continuer à acquérir les biens sans lesquels leur vie serait ratée, privée de sens.

Réalité 3 : l'éducation est le moteur de la reconduction des inégalités sociales ; avec le politiquement correct qui fit ses armes sur l'école, il est de plus en plus difficile d'aquérir une éducation publique adéquate pour certaines catégories sociales. Le milieu social existant détermine l'environnement géographique, celui-ci décide de l'école et de l'éducation reçue, donc des diplômes, et des chances d'intégration professionnelle, puis de l'opulence matérielle et financière, déterminant ensuite le choix du partenaire, deuxième point d'inflexion dans la course à la reconduction des inégalités sociales. Pas étonnant que la tension raciale soit parfois explosive, quand les inégalités augmentent sans cesse, et qu'il n'existe nul moyen d'en altérer le cours. La France, où les études conditionnent tant la position professionnelle et sociale, est dans une situation plus délicate puisque toute la cohésion sociale repose historiquement sur l'école publique, et que celle-ci a été désintégrée au cours des quarante dernières années. La renaissance de la société française passe par la reconstruction de son école publique. Sans école commune, pas de société commune, pas de volonté de vivre ensemble.

Réalité 4 : la valeur d'usage augmente relativement à la valeur d'échange dans les sociétés modernes ; sans nous lancer dans un cours d'économie, il est temps que nous nous penchions sur la façon dont la richesse, la croissance et l'activité sont mesurées dans nos sociétés post-industrielles. Avec tant de talents gâchés par un système étatique – capitaliste des grands groupes, système qui privilégie l'obéissance, la répétition, le conformisme, système fondé sur le stress et la peur, alors que l'activité économique moderne vient au contraire des imaginations libérées et d'une créativité débridée, il n'est pas étonnant que ces imaginations bridées se tournent ailleurs, et que l'on assiste à l'une des plus grandes créations de valeur d'usage de l'histoire de l'humanité, dont nos indicateurs milieu du vingtième siècle rendent une piètre réalité.

Réalité 5 : la gouvernance basée sur une stricte hiérarchie est morte ; les organisations, privées comme publiques, sont de plus en plus basées sur un art du management visant à gérer des multitudes d'hommes et de femmes dans un but précis, chacun avec une tâche assignée dont il ne doit pas se démarquer, et psychologiquement fondée (pour ces élites managériales) sur une conscience obstinée de leur propre supériorité, prouvée au reste du monde par la réussite scolaire ou professionnelle. Or, ces organisations font quotidiennement la démonstration de leur crasse ineffacité, de leur ignoble corruption, de leur antédiluvienne incapacité à s'adapter ou à prévoir les changements, tandis que ce sont les petites organisations naissantes, regroupées autour d'une idée, qui de nos jours déplacent des montagnes. Or, tout dans notre société s'oppose à cette réalité : conventions sociales, Etat, administration, école, bureaucratie...Tout se passe un peu comme si les consommateurs serfs surendettés finançaient l'inefficacité de leurs tortionaires d'un autre âge grâce à la complicité d'un mécanisme étatique de siphonage de leurs salaires afin de protéger des forces créatrices en action les responsables même de leur servitude. On a tout de même dépassé quelques limites avec l'histoire économique des quatre dernières années, où ceux qui affament l'économie réelle et s'enrichissent indument sont secourus par la masse des citoyens consommateurs afin de maintenir le système financier inique en place, et avec le consentement de ces dites masses. Cela ne fonctionne pas. Les soi-disant élites sélectionnées sur la fortune et adoubées par la méritocratie scolaire professionnelle ont prouvé leur incompétence. La société a prouvé son incapacité à sélectionner ses élites, et à contenir leur pouvoir réel. C'est simple, il ne faut plus d'élites. Seule la décentralisation généralisée de l'information et de la décision peuvent sauver nos sociétés vacillantes.

Réalité 6 : l'écart entre extrêmes salariaux continue à augmenter, à l'inverse de la vraie contribution des acteurs économiques ; c'est une catastrophe, un scandale, observables dans tous les domaines de la vie publique, une sorte de résurgence du calvinisme de la pire espèce. Les salaires des grands patrons explosent, ceux des stars sportives, des vedettes du show biz...etc...Et comble du comble, tout le monde trouve ça normal, ou presque. La contradiction est d'autant plus choquante que, pour prendre l'exemple des grands patrons salariés, ou de leurs lieutenants, leur contribution économique aux organisations modernes est très souvent négative, c'est-à-dire qu'on augmente leur salaire, parfois pour récompenser leur destruction de valeur (licenciements en masse, outsourcing industriel...), ou alors parfois en dépit de leur destruction de la valeur (fusions acquisitions complètement ratées, faites pour satisfaire des analystes financiers qui ont autant l'expérience de l'économie que George Osborne...).

Réalité 7 : la schizophrénie actuelle nous conduit au bord du gouffre ; on ne peut continuer avec un citoyen de plus en plus transformé en travailleur, lui-même phagocité en actionnaire (de quoi ?), et de plus en plus en consommateur, car la vraie politique moderne ne s'occupe guère des travailleurs, et encore moins des citoyens, contradiction dans les termes nous le savons, elle est là avant tout pour satisfaire les besoins des producteurs. Donc, quand les entreprises géantes licencient à tour de bras, on demande aux consommateurs surendettés d'applaudir, puisque c'est pour leur bien. Nous appelons ça la dictature économique consentie.

Sur ces bases, pour nous, il ne fait aucun doute, une fois le décorum ôté, il faut une transformation du salariat moderne, inique, insupportable dans ses manifestations, une refonte des relations du travail, entre société et économie, entre citoyen, producteur et consommateur, une refonte de l'ordre de l'abolition du servage en 1861. Comment ? Parlons-en.

© 2012- Les Editions de Londres

Retour en haut de page